Mobilisation citoyenne

«Nuit Debout», symbole de l’indignation française

Pierre Tremblay

Depuis le 31 mars, la Marianne de bronze qui surplombe la place de la République à Paris ne dort plus. Si depuis plus d’un an, la statue voit surtout des commémorations et du recueillement du haut de ses 25 mètres, elle est aujourd’hui témoin de «Nuit Debout», une occupation de l’espace public peu commune en France. Propulsé par la mobilisation contre une réforme du code du travail, le mouvement est encore modeste mais surprend déjà.

Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

La nuit vient de tomber sur la capitale. Des centaines de personnes sont assises emmitouflées sur les froides dalles de béton qui recouvrent la place. Une assemblée citoyenne improvisée durant laquelle Nicolas, étudiant de 27 ans, vient de prendre la parole. «Il y a des actions proposées qui pourraient, selon moi, marginaliser le groupe. Je leur ai dit qu’il faut plutôt fédérer», suggère le jeune homme, en plein apprentissage de la démocratie directe. «J’ai appris aujourd’hui des méthodes de communication pour que chacun puisse s’exprimer et voter dans un groupe formé de centaines de personnes!», se réjouit-il.

Vendredi 1er avril, Nicolas amorce sa deuxième nuit d’occupation. La veille, il était parmi les premiers manifestants ayant investi la place à l’initiative du collectif «Nuit Debout — Convergence des luttes», associé à l’organisation altermondialiste ATTAC, l’association DAL («Droit au logement») et le syndicat français Sud-PTT. Le collectif profite d’une forte mobilisation qui ne se dément pas depuis le dévoilement par le gouvernement, le 17 février dernier, de la «Loi Travail», une vaste réforme du Code du travail qui modifie (ou précise) les règles concernant les licenciements économiques, les négociations entre syndicats et employeurs, les salaires, et les horaires de travail.

Mais pour Iwan, 43 ans, l’un des membres de l’organisation, ce rassemblement «dépasse largement ce combat». Sur la place, outre un projet de loi «néo-libéral», on décrit pêle-mêle le traitement «dégueulasse» des réfugié-e-s par l’État, un gouvernement «soi-disant de gauche» qui «ne parle que de guerre», et l’état d’urgence institué après les attentats du 13 novembre. Iwan, lui, voit dans cette «convergence des luttes» et cette occupation quelque chose d’inédit en France : «Ça fait des années qu'on a pas vu de tentative d’occupation de l'espace public pour faire des assemblées citoyennes. Il y a eu des grosses grèves sur des points précis, mais d'un point de vue national, on ne voit pas de volonté d'engager un bras de fer un peu plus révolutionnaire», explique celui qui «en avait marre de manifester d’un point à un autre avant de rentrer chez soi».

«Ça fait des années qu'on a pas vu de tentative d’occupation de l'espace public pour faire des assemblées citoyennes. Il y a eu des grosses grèves sur des points précis, mais d'un point de vue national, on ne voit pas de volonté d'engager un bras de fer un peu plus révolutionnaire»

Le carré rouge devient rectangulaire

Comme au Québec en 2012, les étudiants sont au cœur de cette mobilisation. Depuis des semaines, les grèves et les blocages d’universités et de lycées se multiplient partout en France. Des vidéos montrant des policiers frappant violemment des jeunes manifestants ont forcé l’ouverture de deux enquêtes par le parquet de Paris et le renvoi devant un tribunal correctionnel d’un policier pour des faits survenus le 24 mars dernier.

Aurélien, Marco et Victor, étudiants à l’université Paris VIII
Pierre Tremblay

Aurélien, Marco et Victor sont étudiants à l’université Paris VIII, l’une des plus mobilisées et où le carré rouge, symbole de la grève des étudiants québécois, renaît sous forme… de rectangle. «C’est le symbole que mon université a choisi. C’est une représentation du Code du travail français (un petit livre rectangle rouge) et une référence au mouvement québécois contre la précarisation des conditions d'études», explique Victor, étudiant en sciences politiques. «On s'est dit que ce serait sympa d'avoir un symbole que tout le monde peut porter. Il suffit juste d'un petit morceau de tissu et on se reconnaît entre nous, entre contestataires et révoltés. Je reviendrai demain avec un cageot plein pour en distribuer!» rigole-t-il. Lui et ses camarades se réjouissent de voir autant de gens malgré le froid… et «même si c’est un peu chiant comme toutes les AG», s’amuse Marco, étudiant en philosophie.

«C’est le symbole que mon université a choisi. C’est une représentation du Code du travail français (un petit livre rectangle rouge) et une référence au mouvement québécois contre la précarisation des conditions d'études»

«Les gens se sentent libérés»

Un peu plus loin, Joana et Anaïs refont le monde. La première, une architecte catalane de 36 ans, était tous les soirs sur la place de la Catalogne à Barcelone quand le mouvement des «Indignés» a secoué son pays en 2011. À l’époque, la contestation populaire à Paris n’avait pas été aussi forte qu’à Madrid, Wall Street ou Athènes. Même si elle reste prudente sur le futur de «Nuit Debout», mouvement encore embryonnaire, Joana ressent ces «mêmes sensations, où les gens se sentent libérés».

Distribution de nourriture
Pierre Tremblay

«J'ai vu que, dans les assemblées, on met de côté les discours politiques très élaborés et théoriques. Il faut partir sur des questions plus basiques, être dans le concret, comment s'organiser et ouvrir des commissions pour les sujets complexes», explique la jeune Catalane. Autour d’elle, les membres de «Nuit Debout» mettent déjà en œuvre ses conseils grâce à un petit quartier général formé d’une infirmerie, d’une cantine et de stands d’information. Un service d’ordre baptisé «Accueil & Sérénité» a aussi été créé.

Son amie Anaïs, 21 ans, considère très «symbolique» l’occupation de cette place intimement liée aux attentats de janvier et novembre 2015. «C’est dans la suite des choses. Énormément de gens ont ressenti que la réaction politique et institutionnelle à ces événements ne s’est pas du tout faite en accord avec la société, il y a eu un manque de démocratie», déplore-t-elle, avant d’ajouter : «je ne sais pas comment ça va évoluer ici mais je n’ai jamais vu ça à Paris. Peut-être qu’il se passe quelque chose...»

Trois nuits d’occupation ont été organisées jusqu’à présent. Chaque fois, les forces de l’ordre ont évacué la place au petit matin. Mais «Nuit Debout» prépare déjà une quatrième nuit d’occupation prévue le 3 avril.

Poursuivez votre lecture...
Féminisme
Un salaire pour le travail gratuit, mais de qui?
Céline Hequet
16 mai 2017
Caribous de Val-d'Or
Le destin croisé des caribous et des Premières Nations
Émile Duchesne
16 mai 2017
Publicité