Art et politique

L'intersectionnalité à deux vitesses

Photo: Wikinade

Dead Obies a récemment sorti son nouvel album intitulé Gesamtkunstwerk. Oeuvre d'art totale. Je crois que Christian Rioux et consorts ont bien reçu le message ; vous avez le droit de ne pas aimer ce qu'on fait, mais laissez-nous créer en paix. Deux semaines plus tôt, Tout le monde en parle recevait Louis Morissette concernant l'affaire des Black Face. Curieusement, la liberté artistique venait de prendre le bord. Du moins devait-elle être considérablement limitée par certaines normes culturelles ou politiques, ce que Louis Morissette déplorait par ailleurs, mais finit par reconnaître devant l'insistance de ses opposants.

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Qu’est-ce qui motive ce double standard? La question raciale, essentiellement. Le Black Face est une pratique raciste, et refuser d’employer un noir pour jouer un rôle de noir contribue à entretenir les inégalités systémiques dont sont victimes les minorités ethniques au Québec, notamment dans le milieu du cinéma et de la télévision. Qu’en est-il de la controverse entourant Dead Obies? Le fait de créer dans les deux langues officielles du Canada, le français et l’anglais, cela ne constitue pas à première vue une forme de pratique artistique discriminatoire ou oppressante. C’est sans doute pourquoi chez les jeunes progressistes, Dead Obies est aussi populaire, alors que ces mêmes progressistes dénoncent vertement la liberté artistique lorsque c’est Louis Morissette qui la revendique pour faire des Black Face.

Pourtant, cette justification du double standard en matière de réglementation artistique ne me semble pas satisfaisante. L’ADISQ est une institution culturelle qui influence le domaine de la création musicale au Québec à partir de certains critères politiques. L’un de ces critères, c’est la claire prédominance du français. D’ailleurs, Jean-François Ruel, l’un des membres des Dead Obies, ne s’est pas gêné pour dénoncer les limites qu’imposait une telle institution aux créateurs qui, comme eux, se situent dans la zone grise en cela que leur matériel ne contient pas 70 % de mots français, ce qui les empêche de recevoir des subventions de cet organisme. Conclusion : L’ADISQ, Jean-François, il «ne lui reconnaît aucune légitimité.» Pire que ça, l’ADISQ, il «l’emmerde». Peut-être pourrait-on améliorer l’ADISQ, mais de là à dire que l’ADISQ n’a pas de légitimité, il y a un monde, non?

L’idée d’imposer des quotas ne semble pas être en cause ici. Qu’on impose des quotas de femmes ou de gens issus des minorités ethniques comme a décidé de le faire Hollywood avec la cérémonie des Oscars, ou qu’on impose des quotas pour contrebalancer la sous-représentation des Noirs à la télévision au Québec, aucun progressiste ne criera à l’injustice, bien au contraire. Alors pourquoi en serait-il autrement en ce qui a trait à la langue? En mon sens, rien ne justifie ce double standard. Ce qui justifie qu’on impose à l’art des quotas en matière de diversité ethnique et sexuelle, c’est le caractère patriarcal et raciste de nos sociétés. Ce qui justifie l’existence de quotas en matière de langue, c’est notre statut de minorité culturelle sous domination coloniale. Patriarcat, racisme, colonialisme. Voici trois types d’oppressions systématiques qui se renforcent mutuellement. Traiter sur un pied d’égalité ces questions, c’est ce qu’implique le principe d’intersectionnalité auquel la plupart des progressistes adhèrent.

Ce qui justifie qu’on impose à l’art des quotas en matière de diversité ethnique et sexuelle, c’est le caractère patriarcal et raciste de nos sociétés.

Ceci dit, il se trouve encore des progressistes pour banaliser la situation du français au Québec, comme si le colonialisme était une relique du passé. Marc Cassivi est d’ailleurs un fier représentant de cette position. C’est du moins ce que l’on peut conclure lorsqu’on l’entend dire que la Loi 101 aurait à peu près tout réglé en matière linguistique.

La Loi 101 assurerait donc l’égalité francophones-anglophones là où aucune loi n’assure l’égalité homme-femme ni l’égalité entre les blancs et les personnes racisées. C’est donc en 1977 que le colonialisme aurait pris fin au Québec, là où le racisme et le sexisme continuent de sévir? Permettez-moi d’avoir mes réserves. Premièrement, rappelons que la Charte de la langue française fut, depuis son adoption, amputée à de nombreuses reprises par la Cour Suprême, et ce, en vertu d’une Constitution que le gouvernement du Québec n’a jamais signée. Ajoutons à cela que la Loi 101 est incapable d’imposer à elle seule le français comme langue de travail dans le secteur privé, comme nous le rappelait la CSN dernièrement. En mon sens, une telle loi ne pourra jamais vraiment assurer une réelle égalité, sauf de mettre un terme à la domination coloniale qui nous empêche d’en faire véritablement une partie intégrante de la Constitution du Québec. D’ici là, il faudra compter sur un ensemble de mécanismes qui limitent les effets du colonialisme. Or, l’ADISQ est précisément l’une de ces institutions culturelles dont nous nous sommes dotés pour ne pas être noyés par le marché anglophone. Pour ne pas mourir culturellement. Parce que non, la Loi 101 dans son état actuel ne peut pas tout régler, quoiqu’en dise Marc Cassivi.

Devrions-nous lever toutes les contraintes linguistiques, ou revoir à la baisse nos exigences en matière de langue sous prétexte que cela limiterait certains créateurs en les obligeant à choisir entre le financement qu’offre l’ADISQ ou la liberté totale en matière artistique?

Ayant montré la pertinence et la légitimité de l’ADISQ, que faire de la critique de Jean-François Ruel des Dead Obies? Devrions-nous lever toutes les contraintes linguistiques, ou revoir à la baisse nos exigences en matière de langue sous prétexte que cela limiterait certains créateurs en les obligeant à choisir entre le financement qu’offre l’ADISQ ou la liberté totale en matière artistique? Après tout, 70 %, cela est peut-être trop élevé. Descendons donc ce quota à 60 %, voir 51 %, comme c’est le cas pour les albums anglophones. Voici un bel argumentaire «égalitariste» qui fait complètement fi des inégalités de fond qui traversent notre société et qu’on nomme le patriarcat, le racisme, le colonialisme. Il est évident que si l’on oublie ces inégalités systémiques, il devient tentant d’affirmer que la claire prédominance du français, comme des femmes ou des minorités ethniques dans une sphère d’activité donnée, constitue une forme de colonialisme, de sexisme ou de racisme inversé à l’endroit de l’homme blanc anglophone. Mais justement, ce genre d’argumentaire n’est pas celui des progressistes, c’est celui qu’ils combattent. Il serait peut-être temps que les gars de Dead Obies s’y mettent eux aussi.

Pier-Yves Champagne, étudiant à la maîtrise en philosophie à l'Université de Montréal.

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