Entrevue avec Keith Kouna (2e partie)

Encore dans le coma

Jay Kearney

Pour souligner la sortie du dernier album des Goules, Keith Kouna nous a parlé, dans la première partie de cette entrevue, de l’image collant au groupe depuis sa formation. Il a également bien voulu répondre à nos questions concernant sa poésie, et ce fut pour lui l’occasion de nous entretenir de sa vision de l’art et de la démarche caractéristique du groupe. Poursuivant dans la même veine, Kouna nous parle ici de ce qui l’enrage dans la société québécoise, de la brutalité policière relative à la grève étudiante de 2012 et de la mort possible de son groupe.

Ça va comme suit…

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Marc-André Cyr: Le moins qu’on puisse dire, c’est que vous faites un constat pessimiste de la société. Est-ce le contexte social et politique du Québec et du monde qui t’inspire lorsque tu rédiges tes textes? Si tu avais à choisir, que dirais-tu qui t’enrage le plus?

Keith Kouna: Je n’ai jamais été optimiste par rapport à la société, au monde, à l’humanité. Et je ne le suis évidemment pas plus aujourd’hui. Le contexte social et politique québécois ne m’inspire pas tant que ça, il m’inspire sans doute sans que je le sache, mais le monde oui, c’est plus loin et plus proche à la fois... Quand tu regardes la montée de l’extrême-droite un peu partout en Europe, au Danemark, en Autriche, les scores du FN en France, la situation en Syrie, en Irak, en Libye, en Tunisie et dans bien des pays d’Afrique, en Israël et en Palestine, la situation délicate encore en Ukraine, la Corée du Nord dont on ne sait trop rien, les tueries routinières aux États-Unis, les scores de Donald Trump, les tensions raciales un peu partout à l’échelle mondiale, les génocides dont on se fout, les fous d’Allah, de Yahvé, de Dieu, ben c’est un peu difficile d’être optimiste pour le monde… Je me lève ce matin et paf! Des attentats à Bruxelles! L’histoire de l’humanité, depuis que le monde est monde, c’est pas mal un beau cocktail perpétuel de meurtres, de tueries, de massacres, de guerres, d'esclavage, d'exploitation, de conquêtes, de pauvreté, de mensonges, de racisme, d'horreurs, de génocides et j’en passe quelques-uns…Ça ne changera pas demain…

L’histoire de l’humanité, depuis que le monde est monde, c’est pas mal un beau cocktail perpétuel de meurtres, de tueries, de massacres, de guerres, d'esclavage, d'exploitation, de conquêtes, de pauvreté, de mensonges, de racisme, d'horreurs, de génocides et j’en passe quelques-uns…Ça ne changera pas demain…

Si on ajoute à ça l’aseptisation et le mortel ennui général, les règlements, les contrôles, la paranoïa, la dépression, la solitude, les sites de rencontres, les gyms, le jogging, le linge, la mode, les restos cools, La Voix, l’interdiction de boire dans les rues, la planification financière, les revues de merde, la déconnexion générale au temps, aux autres, à la contemplation, à la lenteur, à la discussion, à la nature, à la mort et à la vie à force d’être surconnecté à tout pis à rien, la publicité, la productivité, la performance, la préservation, l’image, la réussite, le calcul, la prévision, les c$#% de taxes et d’impôts volés par les profiteurs pauvres et non les *crosseurs riches, l’analphabétisme, le repli, la peur, la haine, la résignation, l’acceptation et la soumission tranquille sous des couverts de «je ne veux pas déranger et être dérangé», ben je me dis que tout ça est bien mal barré et qu’il va falloir un moyen coup de barre pour que ça bouge. Un crash immense, une merde terrible, une catastrophe régénératrice, une belle saloperie mondiale qui va ramener l’humain à sa taille… Bref, je ne sais pas! Pis en même temps je m’en fous! C’est bien le paradoxe et le terrible de l’affaire! Je m’en criss totalement et le monde s’en criss encore plus! Tout ce que t’as à faire, c’est botter le plus de culs que tu peux tant que t’es en vie, chaque jour, dès que tu peux! À ton échelle, dans ta zone, en respectant le Principe de Peter. C’est déjà beaucoup! Si tout le monde faisait chier un peu plus le monde, ça irait sûrement mieux!

C’est sûr qu’une journée d’attentats comme aujourd’hui [les attentats de Bruxelles, 22 mars], y’a tout pour être en criss. En criss contre les débiles fanatiques qui ont fait ça. Pis en criss contre les réactions débiles et fanatiques que ça suscite, les extrémismes qui ressortent de partout. En criss contre le monde, le système, la politique, la religion, les médias pis le reste […].

M.-A.C.: Lors de la grève étudiante de 2012, vous avez sorti un clip dénonçant la brutalité policière en solidarité avec les étudiants et les étudiantes qui en étaient victimes. La chanson de circonstance était «Caché icitte», où vous traitez les policiers de «poux musclés», de «bœufs», de «bâtards», de «bêtes». C’était important pour vous de prendre position? Pourquoi Les Goules n’aiment-ils pas la police?

K.K: Coluche a dit : «Un flic, ça devrait être un pote qui te ramène à la maison quand il te trouve bourré dans la rue. Un flic, ça devrait être la Providence.» […]

J’ai des problèmes avec les flics depuis l’adolescence. Je me suis souvent pogné avec des flics, j’ai ça en moi, ça me suit, j’ai un problème de flics. Je dois attirer ça quelque part, j’imagine. C’est que j’ai ben de la misère à fermer ma gueule, à tolérer l’attitude et l’arrogance. Et puis j’ai la maudite mauvaise habitude de questionner et ça, ça n’aime vraiment pas ça un flic se faire questionner. J’ai ben de la misère à ne pas voir d’abord l’individu sous l’uniforme, à ne pas me demander pourquoi ce gars ou cette fille-là a le droit de me parler comme ça, pourquoi je devrais tolérer que ce gars ou cette fille-là m’intimide, me menace, me parle comme de la merde. […]

Au cégep, j’ai étudié en intervention en délinquance où je partageais certains cours avec des futurs flics. Et c’était sidérant de voir quelques magnifiques spécimens de crétins qui se racontaient leurs exploits de la fin de semaine où ils s’étaient battus dans les bars, que tel avait passé un gars par-dessus un char dans le parking, que tel autre avait cassé la gueule d’un autre gars, etc. Je suis convaincu que ces imbéciles ont passé leur cours à Nicolet et qu’ils protègent maintenant la population… Ensuite, j’ai été travailleur de rue pendant plusieurs années et je ne peux pas comptabiliser le paquet de saloperies faites par des flics sur des kids, des humiliations, des fouilles pas rapport quasiment à poil dans des parking, des flics en civil qui font exprès de chercher la merde avec des jeunes en probation jusqu’à temps que ça chie et qu’ils sortent leur badge, des arrestations bidons pour les larguer dans un trou perdu pas de bus en pleine nuit, des commentaires méprisants, un peu de violence de temps en temps, pas trop, juste assez, des contrôles d’identité complètement arbitraires, etc, etc, etc. Et les fameux tickets de flânage! Un autre beau mot fourre-tout, le flânage!

― Qu’est-ce que vous faites ici?

― Heu rien…

― C’est interdit, vos papiers!

Et puis tellement protégés! «Plaignez-vous en déontologie!» Ben oui! La belle affaire! Cela dit, y’a des flics brillants et sympathiques, évidemment! Et puis c’est un sale boulot qui n’est certainement pas toujours facile. Et y’a sûrement des flics qui ont honte de certains de leurs collègues! Mais ce n’est pas suffisant pour me faire aimer la police! Tous les pourris que j’ai vu aller ne peuvent pas déjà être à la retraite! Et c’est seulement un échantillon! Sans oublier qu’il y a assurément une bonne relève!

Pis pour répondre à la question concernant la chanson Caché Icitte, le clip, la grève étudiante 2012, c’était l’initiative de Rabin. Il est prof, il baignait à fond là-dedans, il faisait beaucoup de petits clips maison sur des tounes des Goules à l’époque. Caché Icitte cadrait avec les événements qu’on voyait tous les jours, il a fait le clip, pis c’est ça. Cette période était très émotive, tu pouvais facilement être constamment en colère, pis y’avait la loi 78 qui s’ajoutait comme la cerise sur le sundae. Ça a inspiré Rabin pour un clip.

M.-A.C.: Vous êtes un groupe de Québec, une région considérée plus conservatrice que les autres, reconnue par ailleurs pour le phénomène des radios poubelles. Ça influence vos textes?

K.K.: Je ne crois pas. La manière dont j’écris et ce que j’écris n’est que la continuité de ce que j’écrivais à quinze ans, bien avant les radios poubelles et la conscience politique. Au début des Goules, en 2001, je pense que Québec était pas mal PQ et Bloc, même les banlieues bien conservatrices aujourd’hui. Ç'a a bougé vite. Il y avait bien Jeff Fillion, mais on s’en crissait pas mal. Il y avait beaucoup de musique poche qui jouait à CHOI qui me révoltait plus que Jeff Fillion! En fait, Québec avait vécu quelques émeutes lors des St-Jean dans les années 90, et en 2001 il y a eu le Sommet des Amériques, qui a évidemment viré en merde. […]

Pis y’a évidemment eu aussi l’effondrement des tours en 2001. Je crois que tout ça, les émeutes des St-Jean, les émeutes du Sommet, les tours, ç'a créé une pas pire ambiance, ç'a polarisé la population, et certains ont fait du pouce là-dessus pour instaurer la peur et la sécurité en mettant tout dans le même panier; les casseurs, les terroristes, la gauche, les jeunes, les étudiants, les artistes, bref, tout ceux qui pouvaient être contre ou questionner le système, mettre en péril le confort et les repères de tout un chacun. Si on ajoute à ça l’effondrement du D’Auteuil et de la Fourmi Atomique en 2001 encore, véritable cœurs culturels underground de Québec à l’époque, ça commence à faire pas mal de shit en même temps. Je pense qu’il y a eu cette année-là une véritable fracture, une scission, et que Québec s’est mise à décrépir et à devenir une ville «dépressionniste», un terreau propice aux réactionnaires, aux flics débiles, aux bourgeois tranquilles et au vrai monde qui parle des vraies affaires…

Je crois que tout ça, les émeutes des St-Jean, les émeutes du Sommet, les tours, ç'a créé une pas pire ambiance, ç'a polarisé la population, et certains ont fait du pouce là-dessus pour instaurer la peur et la sécurité en mettant tout dans le même panier; les casseurs, les terroristes, la gauche, les jeunes, les étudiants, les artistes, bref, tout ceux qui pouvaient être contre ou questionner le système, mettre en péril le confort et les repères de tout un chacun.

Les Goules sont nés cette année-là, dans le bordel. Un bon contexte! Mais il y avait une bonne tradition punk à Québec. Un groupe comme les Biberons Bâtis dans les années 80 était très audacieux. Les Secrétaires Volantes bottaient des culs dans les années 90. Jean Leloup vient de Québec. Et bien d’autres que j’oublie et qui l’ont peut-être oublié! Bref, je ne veux pas défendre Québec, mais quand même un peu! Cette ville a une belle histoire de résistance et je trouve dommage de la laisser s’endormir comme on le voit depuis quinze ans. J’ai l’impression que la pente est vraiment raide si on veut la ramener à ce qu’elle était; une ville cabotine, audacieuse, originale, théâtrale et fêtarde, surtout! Les gens venaient de partout pour y faire le party! La St-Jean c’est rendu de la merde! C’était le plus gros party de la province! Tu ne peux plus boire une bière en canette dans la rue le soir de la St-Jean! Ou n’importe quel soir! C’est complètement débile. C’était une beuverie? Ben quin que c’était une beuverie! Une beuverie, un party, une orgie, un gros lâcher-lousse collectif! Une fois par année, on va y survivre!

Le Carnaval c’est rendu de la merde! Les gens ne venaient pas au Carnaval pour admirer des sculptures de neige sur les Plaines avec un coût d’entrée! Ils envahissaient les rues et se pétaient la face! Ils avaient du fun! Le Festival d’Été, c’est ben cool, mais c’est très corporate! Québec a vendu son âme pour les familles, les clôtures, les flics, les bars à tapas avec de la musique dull pis de la bière trop chère, les brûleries et caféologues, les spécialistes du grilled-cheese, du mac and cheese vu que c’est donc ben cool, bref, une ville de fromage! Faut faire de quoi! Amis du Québec, c’est l’heure de sauver Québec! Elle est assiégée! Encore!

Pour conclure avec cette question de Québec, du conservatisme et des radios poubelles, je veux juste dire qu’il y a des gens de droite avec qui j’ai du fun, avec qui je peux rire et discuter, pis du monde de gauche qui m’énervent. Pis l’inverse aussi, bien sûr. C’est n’importe quoi, mais on devrait diviser le spectre politique en deux; ceux qui ont de l’humour, qui sont capable de rire d’eux-mêmes et des autres, et puis ceux qui n’ont pas d’humour, qui sont convaincus et sérieux. Ce sont les plus dangereux, les convaincus, les sérieux. Bon, on a pas tous le même humour et blablabla, mais quand même. J’aime mieux un drètisse-fachisse-fédéralisse(toute la même affaire!) qui a de l’humour et qui peut se foutre de sa gueule qu’un gauchisse-séparatisse-terrorisse (toute la même affaire!) qui n’en a pas. Je pense que tout le monde est intelligent. Sauf ceux qui sont convaincus qu’ils ont raison et qui ne sont pas capable de rire d’eux-mêmes. Ne pas admettre son ignorance, c’est de la politique. Avec quelques shooters et des pintes renouvelables, tu peux tracer très longtemps là-dessus et ses dérivés multipliables. Ça peut mal finir, mais ce sont les meilleures soirées!

C’est n’importe quoi, mais on devrait diviser le spectre politique en deux; ceux qui ont de l’humour, qui sont capable de rire d’eux-mêmes et des autres, et puis ceux qui n’ont pas d’humour, qui sont convaincus et sérieux.

M.-A.C.: Arseniq33, un groupe qui avait par ailleurs quelques ressemblances avec Les Goules, avait adopté la devise suivante : «Soyez fâchés. Restez baveux». Il serait sans doute malvenu d’accoler une étiquette politique aux Goules, mais si je t’obligeais à lui donner une devise, quelle serait-elle?

K.K.: Bah… Pas trop de devise! Les Goules, depuis un bail, on dit : «Hanter les pourris et égayer les malades». On va garder celle-là!

M.-A.C.: Ce retour me semble fort surprenant. Vous aviez annoncé la fin du groupe en 2008. Personne n’avait vu venir ce retour. Les Goules vont-t-elles mourir un jour?

K.K.: Les Goules, c’est véritablement un band. C’est rare, un band. […] C’est une véritable chance et un immense plaisir que Les Goules soient composés des cinq mêmes membres qu’il y a quinze ans, formidablement différents et compatibles à la fois. Mais il y a des gamins et des boulots, la plupart des membres des Goules ne font pas de la musique pour en vivre, alors ça peut devenir très exigeant et brûlant d’avoir une famille, une job et un band la fin de semaine! On ne veut pas se faire chier et on veut d’abord avoir du plaisir. Nous venons tout juste de sortir un disque, nous allons nous promener un peu partout au Québec pour aller jouer devant les gens qui nous aiment. Nous avons de nouveaux costumes, nous sommes fébriles et nous n’avons pas besoin de nous poser plus de questions. J’imagine que tant que nous serons un band, nous ne serons jamais vraiment morts! Et en ce moment, nous sommes bien vivants! Fuck you!

C’est une véritable chance et un immense plaisir que Les Goules soient composés des cinq mêmes membres qu’il y a quinze ans, formidablement différents et compatibles à la fois.

Pour voir le clip de la chanson titre du dernier album, Coma, c'est ici

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