NPD

Retour à la base

Toma Iczkovits

En votant majoritairement pour une campagne à la direction lors du congrès d'Edmonton les 9 et 10 avril, les militant-e-s du NPD lancent un avertissement clair au prochain chef, qui devra revenir près de sa base militante pour garder leurs faveurs.

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Le dimanche, les militant-e-s réuni-e-s ont voté à 52 % en faveur d’une course à la direction du parti, un résultat très loin des 70 % d’appuis nécessaires pour que le chef Thomas Mulcair demeure en poste. L’ambiance était tendue avant le vote, mais personne ne s’attendait à un tel résultat. Un lourd silence s’est alors installé. «C’était assez émotif et violent, même pour les personnes qui ont voté pour tenir la course», raconte Marianne Côté, étudiante à la maîtrise en étude des médias à l’université Concordia et membre de l’exécutif du parti dans Outremont.

«C’était assez émotif et violent, même pour les personnes qui ont voté pour tenir la course»

Au cœur des récriminations des militant-e-s se trouve principalement la relation entre la direction du parti et la base militante, qui a causé bien des grincements de dents depuis quatre ans. Selon le coprésident de la section Québec du NPD, Jérémy Boulanger-Bonnelly, les décisions centrales du parti étaient prises par un petit groupe près du chef qui ne consultait pas assez les membres. «Le parti doit revenir vers sa base militante. On va demander au chef de le faire. Mulcair n’était pas proche de sa base, pour savoir ce qu’elle pensait.»

«On a été trop raisonnables, trop prudents, mais à force de rassurer, on était plates. Rassurer et inspirer, ce sont des sentiments contradictoires»

Les militant-e-s et les député-e-s n’ont pas aimé la manière dont Thomas Mulcair a porté le message du NPD lors de la dernière campagne électorale. «On a été trop raisonnables, trop prudents, mais à force de rassurer, on était plates. Rassurer et inspirer, ce sont des sentiments contradictoires», affirme sans crainte le député de Rosemont La Petite Patrie, Alexandre Boulerice. Ce dernier songe à se lancer dans la course à la direction du parti, mais dit avoir besoin de temps pour y réfléchir, puisque ses enfants sont encore jeunes. Il croit que le parti s’est «peinturé dans le coin» avec la promesse rigide des budgets équilibrés et qu’il doit se démarquer davantage des libéraux, par exemple sur la question des paradis fiscaux. Le NPD veut investir dans l’Agence de revenu du Canada (ARC) pour renforcer la lutte aux paradis fiscaux, demander au vérificateur général d’évaluer les pratiques de l’ARC et mettre fin aux transactions fantômes entre les filiales bancaires. Selon Alexandre Boulerice, Thomas Mulcair a toutefois reconnu que le parti n’avait pas assez mis de l’avant le talent des membres lors de la campagne et que c’était trop centralisé, trop rigide».

Retour vers la gauche?

Tous s’entendent sur le fait que le vote pour tenir une course à la direction du parti implique un «questionnement existentiel sur la place du NPD dans l’échiquier politique canadien», selon les mots de Jérémy Boulanger-Bonnelly. Le parti s’était graduellement défait de sa position de «conscience du Parlement» depuis l’arrivée de l’ancien chef Jack Layton, qui avait réussi à augmenter le nombre de députés néo-démocrates à chaque élection depuis 2004. La vague orange de 2011 a toutefois placé la barre très haute pour Thomas Mulcair. «La défaite de Thomas Mulcair est à la hauteur des espoirs qu’il a entretenus. Le NPD a toujours été un tiers parti et il était confiant de son positionnement, explique Danic Parenteau, professeur agrégé de philosophie et science politique au Collège militaire royal de Saint-Jean. Mulcair l’a recentré en sentant qu’il pouvait aspirer au pouvoir. Si elle ouvrait les portes du pouvoir, sa stratégie aurait été payante, mais elle n’a pas fonctionné et bien des militant-e-s ne lui pardonnent pas ce recentrage.»

Si elle ouvrait les portes du pouvoir, sa stratégie aurait été payante, mais elle n’a pas fonctionné et bien des militant-e-s ne lui pardonnent pas ce recentrage.

Plusieurs observateurs politiques voient les appels à un rapprochement avec la base comme un retour vers une gauche de principe. Pour Alexandre Boulerice cependant, sans abandonner leurs principes progressistes, «l’objectif du NPD est toujours de devenir le gouvernement pour amener un changement dans la vie de la population».


Un manifeste controversé

En congrès, le NPD a voté pour étudier le manifeste «Un bond vers l’avant», qui propose une sortie complète de l’industrie pétrolière d’ici 2050. La fracture était nette entre les militant-e-s de l’Alberta, où des milliers d’emplois dépendent du pétrole, et ceux et celles de l’est du pays. L’opposition ferme de la première ministre néo-démocrate de l’Alberta, Rachel Notley, tranchait avec l’ouverture de Thomas Mulcair au manifeste.

Adopter ce manifeste signifierait faire une croix sur les efforts des dernières années pour se présenter comme un parti crédible, qui pourrait prendre le pouvoir, selon le chargé de cours au Département de science politique de l’UQAM, André Lamoureux. «Il aurait fait tout ce chemin-là pour redevenir un tiers parti? Ça représenterait un recul, un non-sens.» Les militants croient quant à eux que le parti peut s’inspirer du manifeste. Celui-ci sera débattu dans les associations locales dans les prochains mois.

Le débat n’est toutefois pas exclusif au NPD, selon les militant-e-s et les professeurs interrogés. «Le prochain chef se fera élire précisément parce que cette personne aura reçu l’appui majoritaire sur cette question. Je ne serais pas surpris que le NPD se positionne en faveur du pétrole, car le parti est ancré en Ontario et un peu dans l’Ouest, mais moins au Québec. La position du Québec pourrait être mise en minorité», prédit Danic Parenteau. Selon Alexandre Boulerice, il n’est pas réaliste de cesser l’exploitation pétrolière tout de suite. Le parti doit impérativement trouver une solution qui soit un point d’équilibre entre les intérêts des différentes provinces canadiennes. «Les deux prochaines années seront charnières, mais il faut se serrer les coudes.»

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