Télévision

Les échangistes, le Gala Artis et la crétinisation des masses?

Photo: Tracy Thomas

Le débat n’a rien de neuf. Roméo Bouchard, dans une lettre au Devoir signée le 8 avril, puis Stéphane Baillargeon, 3 jours plus tard dans le même quotidien, soulignaient l’absence d’émissions qui éveillent les consciences et qui font penser. Au passage, ils s’en prennent au vedettariat, au divertissement facile, futile, écorchant la nouvelle émission Les échangistes pour son côté people, faite pour des vedettes, par des vedettes.

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La critique si elle est légitime, mérite, me semble-t-il, d’être investie de propositions un peu plus concrètes. Il est vrai, comme le souligne Roméo Bouchard, que René Lévesque, dans Point de mire, faisait un travail remarquable de vulgarisation des enjeux dans le monde qui était le sien. Cependant, ce monde était celui de l’émergence, après la Deuxième Guerre mondiale, de la télévision comme loisir essentiel et moyen de communication largement écouté. Déjà, en 1955, on compte près de 36 millions d’appareils aux États-Unis et ce ne sont pas les émissions culturelles ou de réflexions philosophiques qui ont permis au médium de se développer, mais les séries télévisées. La primauté américaine se transforme bientôt en hégémonie culturelle qui détermine le format et le contenu des émissions. En 1961, CBS vend près de 1 500 épisodes d’une demi-heure dans 55 pays. The Lone Ranger est présent dans 24 pays, tandis que Lassie, en 1958, génère des revenus extérieurs de 4 millions de $ US.

Lévesque n’a pas refusé la société dans laquelle il se trouvait, il a joué avec les limites ou plutôt, il a trouvé une liberté à travers les contraintes.

Au Québec, la télévision qui se développe, mais plus encore la popularité qu’elle acquiert dans les années 1950 est redevable en grande partie à l’émergence d’un star système que l’on dit aujourd’hui être une des caractéristiques essentielles de l’identité québécoise qui, contrairement au Canada anglais, a son monde people autonome qui ne doit rien aux États-Unis (la barrière linguistique y étant pour beaucoup). C’est à cette époque que naît le Gala des Splendeurs, ancêtre du Gala Artis, bientôt retransmis à la télévision de Radio-Canada, qui révèle un certain Michel Louvain qui s’est fait connaître dans le célèbre cabaret Chez Gérard, haut lieu culturel de la vieille capitale qui verra passer certains des artistes de la scène musicale les plus appréciés, ici et en France. Vient ensuite le Gala des Artistes qui permet à Ginette Reno de remporter le titre de «Découverte de l’année» en 1964, les récompenses ultimes étant Monsieur Radio-Télévision et Miss Radio-Télévision, décernées par vote populaire à la personnalité la plus populaire auprès du public. C’est précisément dans ce contexte que René Levesque, en 1956, à l’âge de 34 ans, propose un magazine télévisé dans lequel il décortique un sujet pendant une demi-heure. À priori, on pourrait croire que les deux sont séparés les uns des autres, mais pas du tout : tous deux, le Gala des Splendeurs et Point de mire, profitent de la même manne de spectateurs et du medium de culture de masse qu’est la télévision pour proposer un sujet. Lévesque n’a pas refusé la société dans laquelle il se trouvait, il a joué avec les limites ou plutôt, il a trouvé une liberté à travers les contraintes.

Au Québec, la télévision qui se développe, mais plus encore la popularité qu’elle acquiert dans les années 1950 est redevable en grande partie à l’émergence d’un star système

Qu’est-ce que cela nous apprend sur la production télévisuelle en 2016? Premièrement, que le loisir est un produit à forte valeur ajoutée dans lequel on investit massivement. Deuxièmement, que le modèle du divertissement et du vedettariat est crucial. Troisièmement, qu’il n’est pas impossible de trouver une manière de se divertir et de réfléchir. «À quoi sert Radio-Canada?», s’interrogeait à juste titre Stéphane Baillargeon, mais on pourrait aussi s’interroger : «À quoi servent les intellectuels?» N’ont-ils pas un rôle social, comme René Lévesque dans les années 1950 de vulgariser et d’expliquer dans une langue simple, claire et concise les enjeux contemporains? Je pense que oui. Certains préfèrent utiliser abondamment de l’adverbe, croyant être la réincarnation de Marcel Proust en faisant des phrases de dix lignes. Ces derniers ont tout de loisir de discuter avec leurs semblables et de s’exprimer ainsi, mais une fois arrivé dans l’espace public, l’intellectuel se doit se baliser le nombre d’hypothèses, d’affiner sa langue, d’expliquer simplement, bref, de servir de passeur.

On peut critiquer les émissions actuelles en utilisant les qualificatifs les plus imagés : puissant narcotique, chloroforme des masses qui ne ferait qu’encourager la crétinisation ou encore l’encasernement des esprits. Et si, au contraire, nous acceptions qu’il y a des contraintes dans ce monde du vedettariat (qui n’a, avouons-le, rien de neuf lui non plus), du futile et de l’apparence? Et si nous essayions d’entrer dans l’espace public, mieux, dans le monde de la société du spectacle, si, comme René Lévesque, nous essayions de jouer avec les contraintes pour dire, pour faire penser, faire rêver, faire réfléchir? Car tous ces mots ne sont pas opposés, ils vont main dans la main. Quelques exemples pour s’en convaincre. Serge Bouchard qui, il y a quelques années, pouvait, pendant trois heures, développer un sujet à Radio-Canada aux Chemins de travers est passé, avec Jean-Philippe Pleau, à C’est fou, à une heure, standard plus généralisé à la radio, ce qui ne les empêche pas d’éveiller et de faire penser. Pour la télé, pensons à Électrons libres, un magazine de vulgarisation scientifique d’une demi-heure, qui sera en onde cet automne à Télé-Québec et dont les premières images laissent deviner l’éveil des consciences dont Roméo Bouchard et Stéphane Baillargeon parlaient. La multiplication des chaines spécialisées, mais plus encore le développement du contenu original sur internet devrait être une occasion rêvée, alors chères productrices, chers producteurs de télévisions et médias numériques, la balle est dans votre camp, nous sommes prêts.

Laurent Turcot, Professeur à l’UQTR, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire des loisirs et des divertissements

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