La gauche radicale : encore et toujours l’apanage des «dudes»?

Samedi dernier, Ricochet organisait sa première conférence publique. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la Rolls Royce des médias de gauche a été victime de son succès, alors que plusieurs centaines de personnes ont été refusées à l’entrée de l’auditorium de la BANQ. En effet, la salle était beaucoup trop modeste pour la popularité de l’invité, le candidat de la gauche radicale à la présidentielle française, Jean-Luc Mélenchon.

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Je ne connaissais pas beaucoup l’homme politique. Il s’est révélé un orateur hors pair, qui a su captiver mon déficit d’attention pendant deux heures entières sans même que j’aie besoin de mon tricot, faisant parfois rire l’auditoire aux éclats et suscitant plusieurs interruptions en applaudissements nourris. Gabriel Nadeau-Dubois, responsable de l’entretien qui suivait la conférence, a su poser plusieurs questions épineuses, notamment au sujet de l’échec cuisant de Syriza en Grèce.

On n’a cependant pas très bien compris pourquoi Francine Pelletier avait été chargée de «l’animation». Il y avait quelque chose de crève-cœur à la voir faire la potiche entre le jeune et le vieux, ramenant au mieux une fois Mélenchon vers l’esprit de la question qui lui avait été posée. Même s’il était touchant de voir l’homme de gauche tendre la main vers la belle jeunesse québécoise, on se demandait pourquoi ce n’était pas elle, la journaliste d’expérience, la militante de longue date, qui posait les questions. Et, à la fin, alors qu’il ne restait que quelques minutes pour la période de questions, ce sont évidemment des dudes qui se sont rués au micro. Alors ça faisait mal. Parce qu’au beau discours universaliste de Mélenchon s’opposait la froide réalité d’une gauche qui, loin de constituer un tout uni et lisse, laissait percevoir ses aspérités par un simple effleurement de la main.

Ce que j’aurais dû faire, c’est me jeter moi aussi au micro, comme les dudes, pour demander : «Oui mais monsieur Mélenchon, lorsque vous affirmez que, sous la République, tous les républicains sont égaux, sans égard au sexe, à la race ou à la religion, vous n’expliquez pas comment construire cette égalité.» Car elle est bien à construire. Si on avait barré les portes et proclamé la République de la BANQ, samedi dernier, visiblement, tous ses républicains n’auraient pas été égaux, en dépit de leur appartenance commune à la gauche radicale. Il ne suffit pas de proclamer l’égalité pour qu’elle advienne. Tout comme on ne pense pas réaliser le socialisme simplement en affirmant que désormais le Québec est socialiste.

Il ne suffit pas de proclamer l’égalité pour qu’elle advienne. Tout comme on ne pense pas réaliser le socialisme simplement en affirmant que désormais le Québec est socialiste.

Il ne suffit donc pas de se dire féministe pour mettre fin à l’oppression des femmes. On l’a dit pour des revues de gauches, on l’a dit pour des colloques à l’UQAM, on l’a dit et redit à l’ASSÉ : les belles positions de principes ne suffisent pas. Si la gauche radicale veut que l’on soit indifférent au sexe de ses partisans, encore faudrait-il qu’il n’y ait pas de différences entre les partisans et les partisanes! Il faudra forcément y instaurer des pratiques féministes afin de s’assurer que les femmes puissent y prendre la part qu’il leur revient, c’est-à-dire LA MOITIÉ (oui, je sais, c’est atroce). Tant qu’elle restera une affaire de dudes comme elle l’est actuellement, on aura toutes les raisons de penser qu’on essaye de noyer la question féministe sous la République, la Nation ou le Peuple en affirmant que le clivage de sexe est sans importance. Aussi d’accord qu’on puisse être avec tout le reste du discours des dudes.

Parce que oui, ils sont éloquents, les dudes! Je me rappelle, dans mes débuts de militante, dans le sous-sol brun de ce pavillon de sciences humaines qui n’était pas le mien, combien ils m’impressionnaient. Ils étaient flamboyants, ils parlaient fort, riaient gras, avaient mille et une références qui m’échappaient, faisaient du namedropping avec flegme et j’étais probablement amoureuse de chacun d’entre eux, en secret, tellement je les admirais. Sitôt arrivés autour de la table, ils prenaient le secrétariat et l’animation de nos réunions en main, faisaient de longues interventions avec assurance et organisaient la lutte, comme s’ils étaient nés avec un porte-voix entre les mains. Et moi, je me faisais toute petite, je parlais peu et évitais de respirer trop fort, d’un coup qu’on me remarque et qu’on remarque, surtout, mon inculture politique et le néant de mes analyses sociales. Et les autres femmes faisaient de même. D’ailleurs, plusieurs étaient les «blondes de». Les blondes de ces militants flamboyants qui connaissaient tout.

Aujourd’hui, ce même sentiment d’imposture revient de temps en temps, mais j’ai compris que ce n’était pas personnel, mais bien structurel. J’ai compris aussi qu’il fallait se fâcher, chaque fois qu’on les voyait monopoliser l’espace public, quitte à se faire donner la fameuse réponse de la contingence : «Oui mais on leur a demandé si elles voulaient être panélistes mais aucune n’était disponible, oui mais on t’a demandé si tu voulais écrire mais ce que tu nous proposé n’était pas assez bon, oui mais Mélenchon voulait Gabriel, oui mais…» Oui mais non.

Aujourd’hui, ce même sentiment d’imposture revient de temps en temps, mais j’ai compris que ce n’était pas personnel, mais bien structurel.

C’est avec une telle série de contingences qu’on bâtit un système.


Merci à Félix L. Deslauriers qui a alimenté mes réflexions pour la rédaction de cette chronique.
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