Fermeture de La Boîte noire

Goodbye farewell

Photo: Lloyd Dirks

Je suis planté dans une allée de la Boîte noire, devant la rangée dévalisée des films de Fellini. J’erre en cherchant la perle rare, le Sokourov introuvable, le De Sica qu’on aurait oublié, les Keaton qu’on aurait rangés au mauvais endroit, mais il n’y a plus rien. La Boîte noire est vide, déjà. Il ne reste que ces gens qui, comme moi, farfouillent les allées comme des vautours, revivant en raccourci les films qui ont marqué leur vie, riant encore devant le Bananas de Allen, s’émouvant devant la copie de Boyhood qu’ils se surprennent de trouver encore là. Ils repartent quelques films sous le bras, en souvenir du bon vieux temps, et avec eux la Boîte noire gagne peu à peu l’oubli, le local se vide de ce qui l’a si bellement animé.

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L’annonce de la fermeture imminente du club vidéo ne surprend personne, mais la nouvelle secoue néanmoins. Après tout, c’est une autre institution pour les cinéphiles qui s’éteint, après celle d’Ex-Centris, il y a quelques mois. Reste que l’endroit était de plus en plus désert et la présence de tant de gens, en cet après-midi ensoleillé de milieu de semaine, me fait une drôle d’impression. Comme la procession d’une foule à la cérémonie funèbre d’une personnalité qui avait sombré dans l’oubli en fin de vie. Mais bon, si elle doit s’éteindre, aussi bien que ce soit dans la reconnaissance du rêve que la Boîte noire a si longtemps nourri : celui d’un cinéma indépendant, diversifié et spécialisé, alimenté par la passion des gens. Et aujourd’hui, tout ce monde présent pour un dernier coup de chapeau nous rappelle que ce cinéma n’est pas mort.

Je ne ferai pas l’apologie du passé, mais il importe de mesurer ce qu’on laisse derrière et, surtout, ce qui nous attend demain, ce qui est là aujourd’hui et qui remplace les institutions mourantes. Parce que Netflix ne remplacera jamais Ex-Centris ou la Boîte noire. Après tout, plus encore que des allées gorgées de films, un club vidéo est une référence humaine, ce sont des petites encyclopédies cinéphiles prêtent à partager leur sensibilité pour faire découvrir le cinéma. Leur cinéma. Parce qu’il y a autre chose que le courant dominant, que les productions hollywoodiennes, mais aussi parce qu’il y a beaucoup plus que ce que nous aimons. Et le danger de Netflix est là, en partie : on se fait envoyer là où on est habitué d’aller, à la rencontre de réalisateurs connus, d’obsessions déjà visitées, dans des décors familiers. Netflix nous encourage à rester dans le confort de notre nombril. Vous avez aimé Searching for Sugar Man, vous aimerez donc Man on a Wire. La logique est implacable : voilà deux documentaires portant sur le parcours insolite de deux fortes personnalités. Mais la sensibilité du cinéphile n’a pas forcément de logique et il est bon de se prêter à de nouvelles expériences : méfions-nous des ornières de Netflix.

Je ne ferai pas l’apologie du passé, mais il importe de mesurer ce qu’on laisse derrière et, surtout, ce qui nous attend demain, ce qui est là aujourd’hui et qui remplace les institutions mourantes.

Cela dit, internet est une bénédiction qui peut, je le crois, remplacer bellement la Boîte noire. On n’y trouve non pas trois commis de plancher, mais des milliers et des milliers de cinéphiles, des fous furieux de cinéma qui, bénévolement et avec passion, nous transmettent leurs coups de cœur. Sans compter les nombreux sites de films en ligne, offrant courts métrages et films d’animation, en passant par les films d’art, les productions indépendantes, les films canoniques et quoi encore. Il suffit de savoir googler.

J’y suis resté longtemps, dans ce lieu que j’ai si souvent fréquenté, m’attardant jadis pour discuter avec les employés ou passant en vitesse pour emprunter ce film que je brûlais de voir. Je me suis souvenu de toutes ces fois où j’ai effeuillé le Guide vidéo et DVD – qu’avec les copains nous appelions Bible des films – à la recherche d’inspiration ou pour jouer au jeu des synopsis : on se donnait l’année et le synopsis et il fallait trouver le titre et le réalisateur. Des heures de plaisir. J’ai failli prendre plusieurs films, mais au final, je n’en ai pris qu’un seul. Je l’ai même saisi avec beaucoup d’excitation, mais ce n’est qu’en arrivant dehors, jetant derrière moi un regard vers ceux qui perdraient bientôt leur emploi, que j’ai réalisé l’ironie de mon choix. Dans ma main, j’avais Roger Toupin : épicier variété.

Parce que les histoires n’appartiennent pas aux institutions, mais bien aux êtres humains, et qu’il importe de les garder bien vivantes.

Vous l’avez peut-être vu. Je vous le souhaite. Ce documentaire de Benoît Pilon raconte l’histoire de Roger Toupin, héritier de l’épicerie de son père qui, subissant la hausse des taxes et, surtout, le changement des mœurs, doit mettre définitivement la clé dans la porte de son commerce. C’est une fable qui illustre les changements du Plateau Mont-Royal, quartier ouvrier devenu branché et huppé. Roger Toupin, avant de quitter la maison qu’il a toujours habitée, nous offre les mille histoires qui ont façonné l’épicerie, un peu comme la Boîte noire nous donne aujourd’hui accès à toutes ces histoires qu’on ne trouvera plus, et que l’on peut aujourd’hui, avant l’effondrement final, rapporter chez nous. Parce que les histoires n’appartiennent pas aux institutions, mais bien aux êtres humains, et qu’il importe de les garder bien vivantes.

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