Regard d'anthropologue

Quelles forêts voulons-nous?

Photo: Evilbish

L'une des grandes forces de l'anthropologie sociale et culturelle réside dans sa capacité à nous faire entrevoir que nos réalités pourraient être bien différentes de ce qu'elles sont. En ouvrant des fenêtres sur de multiples imaginaires et pratiques humaines, cette discipline dévoile un vaste répertoire de possibilités dans lequel nous pouvons puiser pour réinventer nos mondes. Ainsi, il y a mille façons de voir et d'entrer en relations avec la forêt québécoise. La logique industrielle extractiviste usée qui a façonné de façon bien homogène notre univers forestier est loin d'être une voie incontournable.

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«Le premier pas, c’est d’admettre que cet imaginaire est construit historiquement, et donc que cette avenue a été prise au détriment de multiples autres possibilités», souligne l’anthropologue Martin Hébert, auteur du texte Les crises ouvrent-elles les esprits? publié dans l’ouvrage collectif Creuser jusqu’où? Extractivisme et limites à la croissance (Écosociété, 2015). Dans ce court essai, il se penche précisément sur l’état de notre dépendance à ce modèle extractiviste après plus d’une décennie de tourmente dans l’industrie forestière au Québec.

Forces de changement et de reproduction

Plaçant au cœur de ses recherches la justice sociale et les conditions permettant à une société d’éviter les discriminations structurelles, Hébert manie l’outil très intéressant des imaginaires sociaux et politiques. Celui-ci permet d’observer comment des propositions et des visions du monde parviennent, de façon démocratique ou non, à s’imposer et à se cristalliser dans le temps en institutions sociales pour structurer très concrètement un secteur de la société. «Historiquement, l’industrie était le point central des décisions et imprimait très fortement sa notion de valeur sur la forêt. Avec le temps, des concurrents ont émergé et aujourd’hui, il s’agit de savoir qui définit ce qu’est essentiellement une forêt et ce qu’on en fait», explique l’anthropologue.

Car il y a toujours lutte de sens entre les forces de changement et les forces de reproduction de l’ordre social établi. Historiquement marginalisés, souvent faute de poids politique et économique, de nombreux imaginaires comme ceux des Premières Nations, des écologistes ou des habitant-e-s des régions sont aujourd’hui davantage entendus dans le discours social québécois. Mais l’ordre établi est coriace.

Historiquement marginalisés, souvent faute de poids politique et économique, de nombreux imaginaires comme ceux des Premières Nations, des écologistes ou des habitant-e-s des régions sont aujourd’hui davantage entendus dans le discours social québécois.

Nous sommes venus bien près collectivement d’entrer en rupture avec ce modèle extractiviste au tournant des années 2000, affirme le chercheur. Sa légitimité a été fortement mise à mal par la publication en 1995 du livre Les vrais maîtres de la forêt québécoise de Pierre Dubois, la sortie fracassante en 1999 du documentaire L’erreur boréale de Richard Desjardins et Robert Monderie et globablement, par une éprouvante «tempête parfaite» ayant secoué le secteur forestier - pour reprendre les mots employés en 2005 par le Conseil des ministres des Forêts du Canada. On peut même affirmer que les images-choc diffusées par les deux cinéastes ont forcé le gouvernement provincial à amorcer un cycle réformateur, qui a accouché d’une Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier, en vigueur au Québec depuis avril 2013.

L’extractivisme a tenu le coup

Mais la logique dominante s’est néanmoins maintenue au cœur de nos rapports avec la forêt. Il est vrai qu’aujourd’hui «le maintien du couvert forestier n’est pas véritablement l’enjeu», explique l’anthropologue. Il semble que les changements dans les pratiques d’aménagement et le ralentissement économique aient fait en sorte que la déforestation n’est plus la préoccupation qu’elle était à l’époque des coupes à blanc. Mais l’extractivisme «est une idéologie autant qu’un ensemble de pratiques. Il procède d’une vision de la nature comme bassin de ressources devant être exploitées, autant que possible», écrit Hébert, qui souligne cette indécrottable «ambition d’en maximiser l’exploitation». Par défaut, à moins de pressions sociales contraires, nos vastes et vertes étendues continuent d’être d’abord vouées à ce type d’exploitation industrielle.

De par sa position dominante, ce «présupposé extractiviste» impose aux autres imaginaires la nécessité de parler son langage pour être pris au sérieux. Pour y arriver, ces diverses visions alternatives doivent en quelque sorte «s’aplatir» en perdant de leur complexité. Par exemple, des peuples amérindiens qui défendent non pas la valeur d’échange monétaire, mais plutôt de précieuses valeurs d’usage de la forêt se retrouvent perpétuellement en position de compromis, à tenter de faire passer des réalités découlant d’une tout autre vision du monde par le filtre conceptuel d’une «vision techniciste». Dans ce type d’univers aux accents technocratiques et capitalistes, pour arriver à faire considérer d’autres valeurs, il semble souvent nécessaire de les traduire en zones d’exception absurdement circonscrites ou alors de les «quantifier», dans le cas par exemple de «services environnementaux ou culturels rendus» par la forêt…

Qui plus est, sur le terrain, la logique industrielle détermine la nature même de nos forêts, soit leur composition physique et biologique. Autrement dit, au fil du temps, «l’industrie s’est aménagée une forêt qui lui est utile à elle», souligne Hébert. Est-elle saine, riche en biodiversité? Qui détermine les critères pour la définir? Est-ce le genre de forêt que nous voulons collectivement? Pour reprendre les mots inquiets et poétiques de l’anthropologue et animateur Serge Bouchard, «avons-nous des nouvelles vives de notre territoire»?

Un modèle qui pourtant piétine

Pourtant, ce modèle extractiviste lourd et homogène fait économiquement bien pâle figure depuis un bon moment. L’avenir des pâtes et papiers est particulièrement terne. «On a une industrie qui se présente comme créatrice de richesse, alors que concrètement, c’est une industrie qui est souvent déficitaire, qui a passé facilement une bonne quinzaine d’années à donner des performances plutôt contraires à ce qu’elle place au cœur de sa propre identité», constate le professeur de l’Université Laval. La concurrence internationale est féroce et les emplois, précaires.

Face à ce décalage entre ses prétentions économiques et ses résultats tangibles, pourquoi persiste-t-on alors dans ce paradigme, au prix d’injections de richesses collectives vers l’industrie, inversant ainsi carrément la logique de redevance qui sous-tend sa pertinence? «Du point de vue de l’analyse des rapports de pouvoir, c’est quand même indicateur d’un groupe qui exerce une influence très grande sur l’ensemble d’une société», analyse Hébert, qui soutient que «l’imaginaire dominant va avoir tendance à se reproduire au-delà de sa durée de vie utile.» Confrontée à ses propres contradictions et à la montée d’imaginaires concurrents, l’industrie arrive à se perpétuer en se présentant comme apte à intégrer les préoccupations qui lui sont adressées par la société. Mais collectivement, gagnons-nous à mettre ainsi nos forêts au service du capital? Une question que posait déjà l’économiste et sociologue Esdras Minville en 1944.

Appel à l’imagination

Les conditions actuelles, écrit l’anthropologue, appellent «à l’imagination, à la proposition de nouveaux rapports avec la forêt, à la renégociation des concepts clés nous permettant de la penser et d’interagir avec elle collectivement.» Si nous voulons définir des voies d’avenir justes, inspirantes et prometteuses, nous avons tout à gagner selon lui à nous enrichir des nombreux imaginaires, chacun d’eux pouvant être vu comme un outil de plus dans notre boîte commune. «Si on consacrait autant de ressources à documenter les usages autochtones de la forêt qu’on en consacre à développer des connaissances visant à appuyer l’industrie, on aurait un portrait totalement différent de la foresterie aujourd’hui.»

«Si on consacrait autant de ressources à documenter les usages autochtones de la forêt qu’on en consacre à développer des connaissances visant à appuyer l’industrie, on aurait un portrait totalement différent de la foresterie aujourd’hui.»

Le savoir des gens qui vivent à proximité de la forêt pourrait davantage être mis à contribution, et l’identification de produits forestiers alternatifs (champignons, plantes, épices, etc.) apparaît comme une entreprise économiquement plus réaliste et en phase avec le contexte contemporain. «Je pense que le secteur forestier a beaucoup à apprendre du secteur agroalimentaire au Québec, où dans les dernières décennies, on est passé de ce grand modèle industriel de production de fromage jaune-orange non identifié, de faible valeur et à fort impact écologique, à des modèles où les gens s’investissent dans des produits plus sophistiqués du terroir, à plus haute valeur ajoutée, qui ont des possibilités sur des marchés internationaux et qui sont source de fierté. Le secteur forestier - sauf peut-être son secteur de l’érable - est à des années-lumière derrière ça.»

Creuser jusqu'où? Extractivisme et limites à la croissance, sous la direction de Yves-Marie Abraham et David Murray, a été publié en 2015 chez Écosociété.

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