Liberté d'expression

La critique n'est pas une censure

Photo: Skitterphoto

À l’heure où la répression politique des manifestations est chose fréquente et où des journalistes peuvent même être empêchés de les couvrir, il y a quelque chose de désespérant à voir le débat sur la liberté d’expression réduit au droit de nos humoristes à faire des blagues médiocres. Ou plutôt à avoir une tribune pour le faire.

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Aux yeux de l’Organisme de protection des droits des humoristes célèbres et bourgeois, je fais probablement partie de cette catégorie de personnes « trop sensibles » et qui ne savent pas rigoler. Les blagues de Mike Ward et Guy Nantel sur la communauté juive, les personnes homosexuelles ou le physique d’Ariane Moffatt sont selon moi aussi problématiques qu’ennuyantes et redondantes. Si je ne comprends pas pourquoi quelqu’un apprécierait de les entendre à la base, vous imaginerez que je comprends encore moins pourquoi on voudrait payer pour les entendre une millième fois. Cela dit, ce débat met en lumière des questions importantes et offre l’occasion pour faire les nuances qui s’imposent.

Comme ces humoristes, je crois que la judiciarisation de tels propos n’est pas une avenue souhaitable. À mon sens, baliser le discours au moyen d’une règle de droit n’est pas (ou est rarement) justifiable sur le plan des droits et libertés, particulièrement dans la mesure où toutes et tous n’ont pas les mêmes moyens financiers pour se défendre. Cette judiciarisation contribue, de surcroît, à ériger ces personnages comme martyrs subversifs de la liberté d’expression alors que rire de personnes issues de groupes historiquement discriminés n’a rien de contestataire.

Cette judiciarisation contribue, de surcroît, à ériger ces personnages comme martyrs subversifs de la liberté d’expression alors que rire de personnes issues de groupes historiquement discriminés n’a rien de contestataire.

Je pense toutefois que certaines précisions doivent être faites. Premièrement, les chartes canadiennes et québécoises imposent de concilier les droits qu’elles protègent (par exemple le droit à la liberté d’expression avec celui à l’égalité ou à la dignité), ce qui peut donner lieu à des débats complexes. Deuxièmement, les situations où la censure émane de l’État sont assez exceptionnelles. En droit public, certains propos, par exemple l’encouragement au génocide, sont assimilés à de la propagande haineuse qui peut être sanctionnée par le Code criminel. Le cas échéant, les tribunaux considèrent qu’il s’agit d’une limite à la liberté d’expression, mais qu’elle peut être justifiée par un objectif urgent et réel et que la mesure utilisée pour limiter ce droit est proportionnelle aux circonstances. Dans l’affaire Keegstra, où un professeur était accusé de propagande haineuse en raisons de propos antisémites tenus dans sa classe, la Cour suprême a affirmé que la réprobation des discours haineux est parfois préférable au libre échange des idées lorsque le groupe visé constitue un groupe historiquement discriminé. Ces discours nuiraient à la participation de ce groupe au débat public, ce qui compromettrait la qualité du débat et contreviendrait de ce fait au principe de la liberté d’expression.

Deuxièmement, il faut distinguer les poursuites criminelles des poursuites civiles. Ces dernières constituent pour la plupart des recours en diffamation qui sont le plus souvent abordées dans les médias. On peut penser à l’affaire de Jérémy Gabriel : ce n’est pas l’État, mais la personne concernée qui est à l’origine de la poursuite. Dans ce cas, l’objectif est de concilier le droit à la protection de la réputation avec celui de la liberté d’expression; il faut prouver une faute qui a causé un préjudice personnel. Par exemple, lors d’un recours collectif où on reprochait à André Arthur d’avoir tenu des propos fautifs et diffamatoires à l’encontre de chauffeurs de taxi montréalais de langue maternelle arabe et créole, on a jugé que ce groupe n’était pas suffisamment défini ou identifié pour qu’il soit possible d’affirmer que chacun d’entre eux ait individuellement subi un préjudice. La Commission des droits de la personne, qui était visée dans le sketch de Ward et Nantel, n’est ni un individu pouvant subir un préjudice personnel, ni un groupe historiquement discriminé. La réticence de la compagnie d’assurance du Gala des Oliviers semble donc étrange. Dans ce contexte, on peut légitimement se questionner sur la marge de manœuvre impressionnante des compagnies d’assurances.

Troisièmement, contrairement à la croyance populaire, le fait qu’il s’agisse d’humour ne change absolument rien, du moins en droit. Selon la Cour suprême, les artistes doivent invoquer leur droit à la liberté d’expression suivant les mêmes conditions que toute autre personne. De même, ils et elles méritent la même protection qui est accordée à toute autre forme de discours expressif.

On peut tout à fait s’opposer à l’existence de tels mécanismes. Or, on semble oublier la nuance importante entre le judiciaire et les autres moyens déployés pour que les humoristes se remettent en question. Ward, Nantel et les autres sont souvent les premiers à crier à la censure en réponse à ces moyens, qui ne cherchent pourtant qu’à déconstruire l’humour. On se souviendra de la charge de Louis Morissette contre les critiques antiracistes faites à son Bye Bye, qu’il qualifiait de «moustiques». J’estime que les humoristes se trompent alors de cible.

Si nos humoristes célèbres et privilégiés s’opposent à la judiciarisation du discours, qu’ils cessent de se plaindre lorsque des groupes s’organisent en dehors du judiciaire pour se faire entendre.

Si nos humoristes célèbres et privilégiés s’opposent à la judiciarisation du discours, qu’ils cessent de se plaindre lorsque des groupes s’organisent en dehors du judiciaire pour se faire entendre. Qu’ils accueillent à bras ouverts, même, toutes les lettres ouvertes, textes d’opinions, appels au boycott et autre initiatives qui incitent à réfléchir sur certains propos.

Lorsqu’un organisme rédige une lettre pour dénoncer l’utilisation du mot «nain», il ne réprime la liberté d’expression de personne. Au contraire, il fait appel à la réflexion et au libre-arbitre, il offre des arguments pour que les humoristes fassent eux et elles-mêmes le choix d’autoréguler leur discours, dans un esprit d’empathie et de savoir-vivre. Il informe les diffuseurs et la population des enjeux historiques et systémiques intrinsèques à certains discours populaires. Lorsque je cesse d’utiliser certains mots, ce n’est pas parce qu’un organisme me censure; il s’agit d’un choix en réponse à la parole de personnes issues d’un groupe marginalisé qui m’ont amenée à réfléchir. Si certaines blagues contribuent à banaliser des stéréotypes bien ancrés dans notre société, le fait qu’elles fassent rire confirme que ces stéréotypes sont encore présents et qu’il est nécessaire de déconstruire nos réflexes. Si l’on peut rire de soi-même, il est étrange de penser que des hommes blancs trouvent ma simple existence plus drôle que la leur, par exemple.

Je pense que l’on oublie une étape préalable dans ce débat. Avant de se demander si l’on peut ou non rire de quelque chose, il faudrait peut-être se demander pourquoi on en rit.

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