Cinéma

Dolan: quel scandale?

Le parler québécois de Mommy dérange
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Je ne crois pas que mes mots d’appréciation sauraient enrichir le choeur de dithyrambes (fort mérité) qui a accompagné la sortie du film Mommy de Xavier Dolan des deux côtés de l’Atlantique.

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Ce qui m’intéresse se trouve plutôt du côté des critiques adressées au langage de Dolan, à la langue de ses personnages. Controverse qui ne va pas sans rappeler celle de Mathieu Bock-Côté et Christian Rioux contre les Dead Obies – mais tout, ou presque, a déjà été dit sur ce dernier sujet, je me passerai donc d’y ajouter mon grain de sel.

Première orientation de ces critiques : comme si c’était une mauvaise chose que de faire parler des personnages dans une langue crue, imparfaite. À ce chapitre, la charge la plus virulente nous vient sans doute d’une lettre parue dans les pages du Devoir, où l’auteur affirme que la langue des personnages de Mommy « n’est ni de l’anglais, ni du français, ni une variété de français qu’on appelle le québécois », plutôt « un parler larvaire, informe, proche des borborygmes, d’une effarante indigence de vocabulaire et dont l’armature syntaxique est bancale. » Rien de moins.

De là, une première question : ces gens ont-ils vu Pea Soup?

Deuxième question : est-ce une mauvaise chose de mettre en film une telle manière de langage? Il semblerait que oui, si l’on en croit ces critiques. Pourtant, le rôle de l’art n’est pas de nous rendre une image de nous-mêmes qui soit plaisante, de nous flatter dans le sens du poil. Ce sont là des préoccupations dont une œuvre ne devrait pas s’encombrer, pour plutôt s’en remettre au rôle de mise en relief de certains aspects de la réalité.

Culture populaire

Et l’ancien professeur de cinéma Paul Warren qui reprend cette idée d’une chute de la culture : « Mommy, qui connaît un succès monstre au Québec et dans le monde, va convaincre encore davantage nos jeunes réalisateurs (ceux qui ne sont pas passés à Hollywood) que c’est drôlement payant de sacrer au grand écran et que notre cinéma doit continuer, plus que jamais, à parler le québécois de la rue et à manger les mots de notre langue. Et c’est comme ça qu’on est en train de s’acadianiser de plus belle. » Alors quoi, au Québec – comme ailleurs –, ne « mange »-t-on pas les mots de notre langue lorsque nous passons à l’oral, entre frères et sœurs d’une même culture? Les milieux populaires de France, des États-Unis, du Brésil ou de Thaïlande ont-il un parler plus « pur » eu égard au bien-parler français, anglais, portugais ou thaïlandais? Il n’en est rien. Et cela ne fait pas d’un film tel que La haine ou d’une série comme The Wire des œuvres moins puissantes.

D’autre part, ces critiques semblent dire de Dolan qu’il célèbre un tel parler, comme si présenter une chose à l’écran revenait de facto à en souligner l’intouchable perfection. Non, il existe plutôt une grande variété de raisons pour lesquelles, en création, on décide de montrer : oui, célébrer, mais aussi dénoncer, … ou simplement constater, sans opérer de jugement tranché qui viendrait enfermer l’œuvre dans un régime sémantique unique et sans équivoque. Plus profondément, il s’agit peut-être d’une querelle sur l’art en général.

Les deux facettes de l'oeuvre d'art

Une œuvre d’art possède un double caractère : elle est, d’une part, enracinée dans un certain contexte culturel (ici, le Québec banlieusard de classe moyenne inférieure) et, d’autre part, elle possède un contenu utopique qui fait d’elle quelque chose de plus qu’une simple reproduction du réel. Ce caractère d’enracinement, nous en avons déjà parlé.

Si la langue de Dolan semble exagérée, outrancière dans son utilisation de jurons, sacres, anglicismes et constructions lexicales « bancales », c’est justement le caractère utopique de l’œuvre qui se manifeste. Non, il ne documente pas les manières de s’exprimer sur la Rive-Sud de Montréal aux alentours de 2014. Lui reprocher de ne pas le faire serait absurde. Ce qu’on lui reproche, c’est l’excès. Demande-t-on vraiment des œuvres si ennuyeuses?

C’est ignorer qu’il s’agit d’un thème récurrent chez Dolan : la difficulté, voire l’impossibilité de communiquer. De la relation mère-fils dysfonctionnelle de J’ai tué ma mère à l’impossibilité pour le personnage de Francis de faire l’aveu de son désir dans Tom à la ferme, ce blocage permet à l’auteur-réalisateur, ironiquement, de signer des dialogues d’une vigueur rarement vue dans notre cinéma. Dans Mommy, le personnage de Kyla est celui qui vient en tête, mais c’est toute la langue des personnages principaux qui reprend ce thème. Et c’est l’une des raisons pour lesquelles il s’agit du film le plus abouti du jeune réalisateur.

Comme ces moments où le cadrage du film s’élargit pour retrouver des proportions « normales », il est de ces moments dans Mommy où les personnages utilisent des mots d’un registre soudainement beaucoup plus soutenu. Comme si par-delà l’impossibilité de se parler, de dire le fond des choses parce que les mots nous manquent, il pouvait subsister un espoir. Cette facette de la langue de Dolan n’est pas tenue en compte dans les critiques mentionnées. Peut-être la fixation sur un seul aspect du langage fait-elle oublier qu’il en existe d’autres.

Complainte conservatrice

Mais on en rajoute : « Le franglais qui sévit dans certains films produits au Québec ne mène nulle part et nous tribalise. » Il est possible de déceler derrière certaines de ces attaques l’idéal d’une représentation policée de la culture nationale, comme si celle-ci devait s’incarner dans une production sans défaut, sans laideur, sans tout ce qui pourrait peut-être nous faire honte. A fortiori dans la langue, cheval de bataille identitaire par excellence au Québec. Mais aimer notre parler sincèrement, n’est-ce pas aussi le représenter même sous ses aspects les moins nobles, les moins harmonieux? Ce qui grince peut-il avoir une voix au chapitre? Ce qui dérange peut-il être objet d’art? Il semble que ce débat vieux de plus d’un siècle n’est pas clos.

D’ailleurs, le thème d’une « chute », d’une « détérioration » de la culture dont un film comme Mommy serait un symptôme, est un trait récurrent de telles critiques que l’on entend depuis des décennies, voire des siècles. Or, force est de constater que ces prophéties apocalyptiques, bien qu’elles se relayent d’une génération à l’autre, ne s’avèrent pas. Oui, il faut avoir conscience du danger de la dissolution de notre culture dans celle de l’industrie culturelle américaine, mais s’en prendre à la représentation, parfois exagérée à dessein, de ce que nous sommes un peu trop n’est pas attaquer le problème. C’est de la complainte au nom d’un idéal désincarné.

Et cela se traduit par une préoccupation pour l’« image du peuple québécois » qui serait projetée à l’international, ce qui tient exactement de cet idéal qui semble figé au XVIIIe siècle. On sous-entend ainsi que la culture que l’on exporte devrait toujours correspondre à cette « québécitude » idéalisée – qui ne se trouve nulle part ailleurs que dans des fantasmes, disons-le, bourgeois.

C’est un peu comme si Zola n’avait pas existé. Ni Michel Tremblay. Si aujourd’hui Xavier Dolan fait scandale dans les couches conservatrices, comme Zola et Tremblay à leur époque, cela révèle probablement son importance comme créateur.

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