Projet de loi 70

Privatiser l'humain

Toma Iczkovits

En ce moment, les personnes assistées sociales ont un revenu mensuel d'environ 625$. Pour la Coalition Objectif Dignité, le projet de loi 70 visant «à permettre une meilleure adéquation entre la formation et l'emploi ainsi qu'à favoriser l'intégration en emploi» viendra pénaliser encore plus les personnes vulnérables. Lors d'un «BBQ de la fin du mois», plusieurs personnalités publiques et personnes assistées sociales ont appelé à rejeter le projet de loi, qui entrerait en vigueur très bientôt.

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Le projet de loi vise à imposer des mesures plus sévères afin d'obtenir de l'aide sociale, et à obliger les prestataires à suivre des programmes stricts et rigides d'employabilité afin de les réintégrer sur le marché du travail, auquel cas, le montant de leur chèque passerait de 600$ à 400$ par mois.

«Tu ne travailles pas, donc on va te punir. Le gouvernement se comporte comme une entreprise qui veut tout privatiser. On tape toujours sur les plus petits, les plus démunis, alors que plutôt que de taper, il faudrait aider, véritablement», explique Normand Laforce, assisté social et membre du conseil d'administration du comité logement «Projet d’organisation populaire, d’information et de regroupement» le P.O.P.I.R..

Le gouvernement se comporte comme une entreprise qui veut tout privatiser.

Le militant pour le logement social de longue date, également impliqué au Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), explique qu'il faudrait d'abord investir dans des organismes comme les instituts psychiatriques et d'aide au logement.

Un projet irréaliste

Le gouvernement provincial admet déjà lui-même que le montant du chèque d'aide sociale ne peut répondre qu'à 50% des besoins de base en ce moment.

«C'est complètement illogique», affirme Émilie Joly, porte-parole de la Coalition. «Le gouvernement provincial admet déjà lui-même que le montant du chèque d'aide sociale ne peut répondre qu'à 50% des besoins de base en ce moment. Et il veut le baisser encore plus pour les premiers demandeurs et imposer des sanctions plus sévères, alors que parfois, les personnes ne sont juste pas en situation de se lancer dans des processus rigides», explique l'organisatrice communautaire au FRAPRU.

Elle donne en exemple une femme victime de violence conjugale, qui quitte son logement avec ses enfants, et qui peine à joindre les deux bouts, doit parfois couper sa médication si elle en prend afin de subvenir aux besoins des enfants puisque le chèque d'aide sociale n'est pas suffisant. «Et par dessus ça, si elle n'embarque pas rapidement dans un programme, on lui couperait encore plus son aide?» se questionne Mme Joly? Selon elle, les mesures du projet de loi 70 auront des conséquences désastreuses sur l'ensemble des sphères de la vie des personnes assistées, qui les mèneront encore plus à l'isolement et au retrait du marché du travail, contrairement à ce qu'affirme le ministre François Blais.

Toma Iczkovits

«Nous ne sommes pas contre des mesures d'employabilité, mais il faut qu'elles soient soutenues, bien encadrées, et qu'elles aient les ressources suffisantes». Ce sont les centres locaux d'emplois (CLE) qui seront chargés de faire du cas par cas afin d'étudier les dossiers des personnes assistées sociales. «Mais même cette promesse de cas par cas, on sait que dans la réalité, ça ne se fera pas; les CLE manquent déjà de main-d'oeuvre», explique Mme Joly. Les CLÉ appuient d'ailleurs les revendications de la Coalition.

«On sort le bâton quand en amont, on pourrait améliorer tellement de choses, comme les structures en santé mentale, en toxicomanie et en décrochage scolaire. Il y a aussi le mythe que les gens choisissent l'aide sociale, alors que c'est rarement le cas» explique Mme Joly.

«On sort le bâton quand en amont, on pourrait améliorer tellement de choses, comme les structures en santé mentale, en toxicomanie et en décrochage scolaire.

Céline Verreault, militante de l'Association pour la défense des droits sociaux [ADDS)], qui a des branches dans plusieurs villes au Québec, renchérit : «Personne ne choisit d'être sur l'aide sociale. Et quand on y arrive, c'est dur pour l'orgueil, mais ce n'est pas parce qu'on en bénéficie qu'on a pas de dignité», raconte la femme qui a dû élever ses enfants avec peu de revenus parce qu'inapte au travail à cause d'un accident de voiture. «Quand tu dois choisir de sauter des repas, et décider entre payer ton chèque d'Hydro ou acheter des souliers à tes enfants, ce n'est pas évident», raconte Céline.

La Coalition appelle au rejet total du projet de loi 70. «Il faudrait tellement le modifier qu'on le rejette, et nous croyons fermement que le gouvernement se base sur une position idéologique, néo-libérale et remplie de préjugés envers les personnes assistées sociales. En plus, ce n'est pas justifiable économiquement; ça ne fera pas économiser, et ça ne coûterait pas plus cher, au contraire, d'investir dans des structures en amont», affirme Mme Joly.

Toma Iczkovits

Lors du rassemblement, animé par l'humoriste Christian Vanasse, plusieurs personnalités publiques se sont jointes à l'appel de la Coalition pour dénoncer le projet de loi, dont l'auteur Alain Denault, le documentariste Will Prosper, le dramaturge Michel Marc Bouchard, ainsi que les représentant-e-s de Québec solidaire.

La Coalition Objectif Dignité réunit une vingtaine de regroupements nationaux et régionaux s'opposant aux récentes réformes à l'aide sociale, comme les Auberges du coeur, le Collectif pour un Québec sans pauvreté, la Fédération des femmes du Québec, la Fédération des locataires de HLM du Québec et plusieurs autres.

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