Juste pour rire

Un clown aux blagues trop lubriques?

Photo: Shuemtl

Parfois, le clown est drôle. D’autres fois, il est triste. Hier, il avait les mains baladeuses et son gag, construit autour d’une tentative de drague croulante, rappelle la discussion sociale autour du harcèlement et le contexte qui permet à ce type d’humour d’une autre époque d’exister.

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Hier, au parc Lafontaine, le clown n’a pas fait rire Livia Dallaire.

«Il engueule son collègue et me dit en s’approchant "Pas moyen d’cruiser une belle femme câlisse". Il s’assoit à côté de moi, me jase encore, passe son bras autour de mes épaules. Dans ma tête, je lui donne dix secondes pour arrêter avant que je l’empoigne au cou. Puis, il me pointe en riant des caméras cachées, son bras toujours autour de moi», écrivait Livia Dallaire sur Facebook pour décrire la chute du gag, dans lequel un «jardinier célibataire» l’accostait de manière cavalière, accoudé à son camion, avant de tomber suite au démarrage brusque du véhicule conduit par son complice.

L’histoire tourne en boucle sur les réseaux sociaux et dans quelques médias depuis hier. On parle de l’incident en tant que tel, mais on fait peu de cas de Livia elle-même, dupée par ce stratagème et qui, dégoûtée par la nature de la blague, a choisi de prendre la parole sur Facebook. Son histoire révèle les raisons qui ont poussé la jeune femme à dénoncer cet humour qu’elle juge comme une oppression. «Il n’y a rien de drôle dans le harcèlement que les femmes vivent au quotidien», dit-elle.

On parle de l’incident en tant que tel, mais on fait peu de cas de Livia elle-même, dupée par ce stratagème et qui, dégoûtée par la nature de la blague, a choisi de prendre la parole sur Facebook.

Une force tranquille

Jeune autodidacte de 19 ans qui s’occupe comme elle dit elle-même «de manière non institutionnelle», Livia a un cheminement peu commun pour son âge. Décrocheuse du collégial où elle étudiait en techniques d’éducation spécialisée, elle a entrepris un long voyage à l’intérieur du Québec qui devint, au fil de son périple et de son passage dans des communes et d’un «centre d’écologie solidaire appliqué» en Gaspésie, un véritable chemin de Damas sur lequel elle a découvert le mode de vie alternatif qui l’habite à ce jour – une conversion qui, au contraire de celle de Saint Paul, n’a rien de religieux.

Féministe adepte des écrits de Francis Dupuis-Déri et de «zines» autopubliés qu’elle collectionne, grande admiratrice de la poésie de Josée Yvon et de Saint-Denys-Garneau, elle dégage, de façon tout à fait naturelle et sous couvert d’une sensibilité évidente et trompeuse, une force tranquille qui lui donne le courage de dénoncer l’acte qu’elle considère comme un symbole d’une culture misogyne. Une résilience qui l’a conduite, en février dernier, à monter pour la première fois sur la scène du «Cabaret des mots doux» organisé par le collectif Je suis indestructible, qui vient en aide et cherche à donner la parole aux victimes d’agression sexuelle. Elle compte y retourner lors de la prochaine édition. Les gestes de plusieurs de ses ex-collègues de travail et de cet étudiant en philosophie «qui théorisait sur le polyamour» ont laissé des traces.

Je suis indestructible a d’ailleurs vivement réagi à cette histoire. «Ce genre de gag et de situation de consentement contribue à une culture déjà en place : un ensemble de pensées et de comportements qui banalisent les agressions à caractère sexuel, plus précisément ici, le harcèlement que vivent des femmes au quotidien. C’est ce qui devient dangereux à ne pas questionner l’humour qu’on diffuse, à ne pas l’actualiser... Des fois, c’est pertinent de se poser la question toute simple "On rit de quoi au juste?"» dit Tanya St-Jean, au nom de l’organisme. «On a reçu un autre témoignage sur notre publication d’une femme qui dit avoir vécu la même chose il y a quatre ans. Donc ce genre de blague, ça peut tomber sur des femmes et des hommes qui ont déjà vécu une agression et pour qui l’expérience ne se conclut pas par des rires», poursuit-elle.

«Si tout le monde avait trouvé ça normal et avait jugé qu’il ne fallait pas en parler, j’aurais trouvé ça inquiétant»

Les instigateurs du gag pouvaient-ils savoir? Bien sûr que non. Ce qui n’excuse rien pour Livia, pour qui la nature même de celui-ci est le cœur du problème. Elle croit justement que cet incident doit stimuler la discussion autour de la culture du viol. «Si tout le monde avait trouvé ça normal et avait jugé qu’il ne fallait pas en parler, j’aurais trouvé ça inquiétant», dit-elle en appréciation des réactions multiples à son message, partagé près de 1300 fois sur Facebook.

Vice de consentement?

Les versions divergent quant au moment où Livia Dallaire a signé le formulaire nécessaire à la diffusion du sketch. Elle dit l’avoir signé avant, sous de faux prétextes, approchée par une femme qui disait travailler pour le parc et «qui cherchait des usagers de l’endroit à photographier, pour un site web en construction». Les gens de Juste pour rire disent le contraire. De plus, elle affirme n’avoir jamais reçu de copie du formulaire. Chose certaine, signer tel document sous fausse représentation pourrait constituer un vice de consentement qui invalide complètement les droits d’utilisation de la séquence selon Me Rémi Bourget, avocat habitué aux dossiers touchant le droit à l’image. Juste pour rire a d’ailleurs assuré à Livia Dallaire que l’extrait ne serait pas diffusé.

Outre sa déclaration d’hier rapportée par le Huffington Post, le porte-parole de Juste pour rire a spécifié à Ricochet que le gag s’adressait explicitement aux femmes, en plus de réitérer la position de l’entreprise concernant la signature du formulaire. Le porte-parole Jean-Daniel Pelletier a également mentionné que la boîte de production ne remet pas de copie du formulaire aux participants.

Les blagues ouvertement racistes n’ont plus leur place en public depuis un bout de temps. Mais une telle histoire, qui pour certains peut sembler anecdotique, ne devrait-elle pas maintenant nous faire réfléchir à propos du sexisme en humour?

«Le spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui n’exprime finalement que son désir de dormir», écrivait l’essayiste français Guy Debord dans «La société du spectacle en 1967». Peut-être devrions-nous nous réveiller un peu.

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