Cacouna

Affaire Cacouna: l'évacuation du sensible ou le règne de la raison

Mourial
Votre annonce ici
Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

C’est notre problème en démocratie aujourd’hui, c’est qu’il faut consulter beaucoup.

—Raymond Bachand, Tout le monde en parle, 25 mars 2012

Cette règle d’immédiateté s’insurge contre la lenteur naturelle (les discontinuités et les résistances) des processus et, pressée du résultat, stimule une productivité compulsive dont elle fait l’éloge en termes de rendement. Elle a en horreur tout contretemps, qu’elle interprète comme temps mort, et cherche à triompher des processus – alternances de cycles, travail/repos, mouvement/arrêt – en les purifiant de toute intermittence pour les reformuler en quelque chose de continu, non-stop, 7/7, 24/24.

Ce faisant elle ne peut que traduire dans une hâte toujours plus grande, et dans un temps de plus en plus compté le rapport à la vie – c’est-à-dire aux objets qui sont devenus dans l’entretien du désespoir les signes vides de la vie.

—René Lapierre, L’entretien du désespoir, 2001

Il est possible que cette réflexion vous paraisse périmée, puisque l’événement auquel elle réfère date déjà de quelques jours. Cela m’est égal. L’événement, de toute manière, ne me servira qu’à illustrer une sorte d’évidement du sens qui concourt à la complaisance et à la reddition de comptes.

Il y avait de quoi se réjouir pour les militants lorsque la Cour supérieure du Québec ordonnait, le 23 septembre dernier, l’arrêt temporaire des forages cacounois. La juge venait de réinjecter un peu d’espoir dans un combat dont on aurait dit qu’il était perdu d’avance. Cet espoir-là, je l’ai pris le temps qu’il a duré. Car, je l’avoue, j’ai un biais : je ne veux pas voir de port pétrolier à Cacouna, ni de pipeline à travers le Québec – et je ne veux certainement pas plus en voir ailleurs. Ce biais-là, je dois me contrôler – physiquement et intellectuellement –, il est si fort qu’il m’amène à écrire des phrases du genre : Philippe Couillard, depuis le début des pourparlers avec Transe1 Canada, affiche un préjugé favorable au transit du pétrole lourd par nos aires protégées. Et ça ne m’avance à rien, ce n’est pas recevable, je dois réécrire, rayer des passages, boire une tisane, attendre un peu et y revenir : c’est long, c’est dur, écrire. Ça résiste.

Je disais donc que j’ai pris mon espoir, petit repos octroyé par la loi, telle qu’elle a été lue et comprise par la juge Claudine Roy. Et, pour intense qu’elle était, cette joie se révélerait évanescente.

Le lendemain matin : Les travaux de forage vont se poursuivre, annonce Philippe Couillard.

Tout, d’un coup, semble vouloir s’écrouler dans la vision unilatérale du petit roi, lui qui est là pour prendre des décisions2 efficaces3.

Des déterminés, on en a vu par le passé ; mais à ce point? Tout, d’un coup, semble vouloir s’écrouler dans la vision unilatérale du petit roi, lui qui est là pour prendre des décisions2 efficaces3. « Ce sont des forages, faut le répéter, qui sont nécessaires parce qu’il faut faire une évaluation environnementale. » Or, pour délivrer une autorisation à Transe Canada afin qu’elle effectue ces mêmes forages, une évaluation environnementale devait être déposée au ministère. Mais cette évaluation-là, a constaté la juge de la Cour supérieure, n’existe pas. Les libéraux, de concert avec les conservateurs et sous l’égide de Sir Georges-Étienne Cartier4 (?) qui, lui aussi, avait le projet de rallier l’ouest à l’est – et en tirerait personnellement, au travers d’un scandale fumant, des dizaines de milliers de dollars5 –, semblent avoir résolu l’insondable énigme de l’œuf ou la poule : l’évaluation environnementale pour forer afin de produire l’évaluation environnementale. La solution? Cesser de s’embêter avec les consultations6.

Vous savez ce qui m’insupporte le plus dans cette histoire-là? C’est que ce n’est même pas de ça dont je veux vous parler.

En fait, je me demande plutôt ce qui autorise un rejet aussi rapide du jugement de la Cour supérieure alors qu’un avertissement d’une telle sévérité devrait normalement faire ressurgir chez toute personne de bonne foi une parcelle, même infime, de conscience éthique ou de sens commun. Et, si l’expression conscience éthique semble exagérée, je concevrais pour le moins quelque prudence. Or, rien. Moins de 24h après le jugement – à peine le temps de le lire? – Philippe Couillard nous servait sa grande recette d’assurance : les forages auraient bel et bien lieu, dès que l’horloge sonnerait le coup du 15 octobre, signalant précisément le départ de la région du dernier bélouga. « Ramasse tes petits pis décampe, la grosse barbotte. C’est pas le temps de mourir sur les berges. »

Tisane.

Absurde, me direz-vous ; les bélougas n’ont pas de montre (démagogie de ma part – une gorgée de plus). Pourtant, la chose est très raisonnable : « prouvez scientifiquement qu’au-delà du 15 octobre je ne dois pas continuer de forer, autrement je7 continuerai. »

Ce qu’on oublie souvent, c’est que le néolibéralisme obéit à la dynamique qu’il met lui-même en place : celle qui comprime le temps, élimine les résistances ; celle qu’on résumerait facilement par l’image (usée) d’un enfant faisant une crise dans un magasin de jouets, et pour qui la jouissance n’est possible que dans l’instant immédiat, dans la possibilité immédiate et éphémère de jouir de l’acquisition d’une chose précise. Dans les deux cas, la force de l’objet qui appelle est la même; elle annihile dans son émergence tout discernement, tout compromis potentiel : qu’on tente de ramener l’individu à la raison, l’aura du désir inclinera de l’intérieur assez de pulsions pour qu’il croie à sa crise. Au détour, il y croira tant qu’il vous convaincra.

Cela dit, mon analyse est sans doute trop sensible, trop à fleur de peau. J’y insère immédiatement un peu de raison. Voici pour cela une piste de réflexion qui me semble tomber sous le sens : « Depuis le XVIIIe siècle, c’est la raison qui est au pouvoir, c’est-à-dire une dictature des structures et des méthodes. Et, comme nous le savons, la raison toute seule au pouvoir finit dans l’irrationalité totale8. »

« Depuis le XVIIIe siècle, c’est la raison qui est au pouvoir, c’est-à-dire une dictature des structures et des méthodes. Et, comme nous le savons, la raison toute seule au pouvoir finit dans l’irrationalité totale8. »

Qu’est-ce à dire? Beaucoup de choses, mais voyons simplement que pour prévenir les dérives que nous vivons actuellement, un équilibre est souhaitable, comme l’indique John Saul, entre la raison, le sens commun, l’intuition, la mémoire, la créativité et l’éthique. Ce faisant, dans l’état actuel des choses, la validité de l’expérience humaine est compromise par l’exactitude scientifique, laquelle, à son tour, se voit obscurcie par la désormais nécessité de « rectitude économique ». Si, de même, je refuse de reconnaître l’expérience du sensible, je rends inopérante la faculté du citoyen à éprouver de l’empathie – en d’autres mots, j’en fais un contribuable.

Mais revenons-en à nos bélougas, car c’est bien ce qui semble être l’enjeu principal du faux débat qui se trame actuellement. La situation se résume assez rapidement. Les charivaris pétroliers à la hauteur de Cacouna auront des impacts directs sur le parc9 de bélougas ; ces impacts sont-ils raisonnables d’un point de vue économique? Voilà la question qui est posée par le gouvernement. Et à cette question, Philippe Couillard répond sans gêne : « Je suis pour le projet. Je ferai tout pour le défendre. Et de toute manière, si mes arguments tombent à plat, c’est de juridiction fédérale. »

Inutile d’insister : la réflexion ne va pas plus loin que ça. Disons-le, la seule raison pour laquelle le projet pétrolier rencontre actuellement quelque résistance, c’est que le bélouga détient un statut légal particulier (c’est-à-dire embêtant) vu sa tendance à abandonner de vivre. La réalité de l’homme, et par là entendez aussi le réel tel qu’il est éprouvé par la femme, n’a rigoureusement rien à voir dans l’équation. L’homme ni la femme, d’ailleurs, n’ont de recours légal, après l’approbation du tracé par l’Office nationale de l’énergie (ONE), leur permettant d’empêcher l’excavation sur leur terrain en vue d’y enfouir un pipeline.

La réalité de l’homme, et par là entendez aussi le réel tel qu’il est éprouvé par la femme, n’a rigoureusement rien à voir dans l’équation.

L’empathie, ici, si elle était valide, pourrait investir symboliquement la dépossession du citoyen n’ayant pas les moyens d’entamer des démarches pour se défendre auprès de l’ONE. Affirmant ma qualité d’humain, je pourrais légitimement comprendre (prendre avec moi) les ennuis potentiels du citoyen ou de la citoyenne dont le milieu de vie est menacé et constituer, en me joignant à lui ou à elle, un rapport de force. Néanmoins, notre propension actuelle à obéir au règne de la raison ne permet pas de reconnaître ce rapport.

Et c’est ainsi que Philippe Couillard peut affirmer que les forages cacounois se poursuivront au 15 octobre, un coup les embrouilles nommées bélougas passées, oubliées ou jugées obsolètes. Simplement parce que dans l’ordre de la raison, dans la stricte application des lois en place, le respect de l’homme et de la femme, de leur environnement et de leur expérience sensible, n’est pas un critère recevable.

Remarquez, aussi, dans les médias : on ne parle pas d’autre chose que des bélougas (ce qui est déjà fort valable). À ma connaissance, il existe deux exceptions. On parle ici de la faune en général, et, pour la première fois d’humains, ici. Voilà qui devait être l’objet de mon billet – les impacts négatifs du pipeline sur les communautés –, mais qui m’échappe. Voyons là une sorte d’invitation.


  1. Selon ma lecture du Cours complet d’hypnotisme de Jean Filiatre (1939), l’oléoduc en question semble afficher des propriétés s’apparentant à celles de l’hypnotisme. Je déforme donc son nom à dessein. 

  2. Je me réfère au folklore habituel : « Un moment donné, en politique, il faut qu’on prenne des décisions. » Il ne s’agit à peu près pas d’une paraphrase. Je la mets donc entre guillemets pour qu’on ne me taxe pas de plagiat. 

  3. « Concevoir l’idée qu’une manière efficace de prendre des décisions est d’importance capitale n’est pas du tout une idée démocratique. C’est une attitude propre aux sociétés autoritaires. C’est justement ce que Mussolini promettait : on va prendre des décisions d’une manière efficace. » John Saul. 1996. Le citoyen dans un cul-de-sac : anatomie d’une société en crise. Montréal : Fides, p. 21. 

  4. Je n’arrive toujours pas à comprendre l’obstination des Harper et Couillard à ramener ce personnage en vue de la commémoration de la confédération. Néanmoins, je participe à l’effort de mémoire et j’intègre, tout comme eux, le nom du célèbre confédérateur un peu partout et intempestivement. 

  5. Pour avoir vérifié à quelques reprises dans les dernières semaines, cette information semble avoir été supprimée de Wikipedia tout récemment. 

  6. Drôle à dire pour un médecin. 

  7. Je me permets de mettre ces mots dans la bouche de Philippe Couillard puisqu’il se permet lui-même de s’ingérer personnellement dans ce dossier. 

  8. John Saul, op. cit., p. 17. 

  9. Remarquez, on dit parc des bélougas comme on dit parc automobile québécois, car eut-on dit parc au sens de « Vaste territoire où la faune et la flore sont protégées de l’action destructrice de l’homme », qu’on se fourvoyât rigoureusement. On ne le protège pas, ce territoire-là. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la juge Claudine Roy de la Cour supérieure du Québec qui, après étude du dossier, indique que David Heurtel n’a pas fait son travail de ministre de l’environnement 

Poursuivez votre lecture...
Harcèlement sexuel
La «liberté d’importuner», ce droit fondamental
Raphaëlle Corbeil
11 janvier 2018
politique municipale
Budget Plante: les propriétaires doivent-ils presser le bouton «panique»?
Céline Hequet
11 janvier 2018