Affaire Brock Turner

Vingt minutes

Photo: Allan Chen

Un étudiant de Stanford, Brock Turner, a cette semaine été reconnu coupable d’avoir agressé sexuellement une femme inconsciente. Il a écopé d’une peine de six mois de prison.

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Peu avant le prononcé de la sentence, le père de l’agresseur a défendu son fils : sa vie entière ne devrait pas être jugée à l’aune de ces «vingt minutes d’action». Il implorait le tribunal de faire preuve de clémence, soulignant que depuis les événements, son fils se consacrait à sensibiliser la jeunesse universitaire dorée aux dangers de la consommation d’alcool excessive, la véritable plaie qui ronge les campus.

«Binge drinking and its unfortunate results», voilà, semble-t-il, qui expliquerait les actes de son fils, lui aussi victime dans cette affaire. En ce sens, le juge, magnanime, a conclu qu’un jeune homme apprécié par sa communauté et sans passé criminel ne devrait pas passer trop de temps derrière les barreaux, puisque cela aurait «un sévère impact sur lui».

Cette histoire est tristement banale : un homme, prenant l’alcool pour prétexte, s’arroge brutalement l’accès au corps d’une femme. Mais par une étrange distorsion, l’événement passe pour fortuit. Ce viol est présenté comme un incident malheureux, où les forces tragiques de la destinée s’abattent sur de jeunes gens ivres. Ainsi, bien qu’on ait reconnu qu’un crime a été commis, le juge, déterminant la sentence, a cru qu’une peine clémente servirait mieux la justice, puisqu’elle minimiserait la somme des souffrances occasionnées par cette affaire.

Bien sûr, nous savons que le système judiciaire ne punit pas pour faire souffrir ceux qui contreviennent à la loi, et que le désarroi d’un coupable ne console pas celui des victimes. Civilisés que nous sommes, nous ne saurions cultiver pareil esprit vengeur.

Mais voilà néanmoins que ce juge, par excès d’indulgence, a brouillé la définition même du geste posé par le coupable, déversant une part de sa responsabilité sur la victime, et l’autre sur l’infortune. Il n’y aurait donc ni victime ni agresseur, ni d’ailleurs d’épidémie de violence sexuelle sur les campus universitaires, seulement deux êtres confus entrés en collision derrière une benne à ordure, un soir de fête.

Sous prétexte qu’on ne punit pas pour faire souffrir, on fait l’impasse sur la misogynie rampante qui cautionne la violence sexuelle. Plus encore, on affirme indirectement qu’un viol est une erreur négligeable dans la vie d’un homme avec une feuille de route autrement respectable.

Comment mieux illustrer la différence de valeur que l’on accorde aux femmes et aux hommes, en société? On refuse de détruire la vie d’un homme pour un geste «de vingt minutes», oubliant qu’une vie de femme entière ne suffira peut-être pas à réparer les conséquences de ce même geste.

On refuse de détruire la vie d’un homme pour un geste «de vingt minutes», oubliant qu’une vie de femme entière ne suffira peut-être pas à réparer les conséquences de ce même geste.

Pour l’un, c’est une affaire de lustre, de réputation, d’honneurs et d’opportunités confisquées. Mais la rédemption pourra toujours être vécue publiquement. Ah! Le romantisme pervers de la figure du héros déchu, qui souffre, mais souffre à la vue de tous, et sort grandi de son épreuve. Ainsi, pendant que Turner prêchera partout «pour de plus saines habitudes de consommation sur les campus», sa victime, elle luttera seule, sur le terrain de son intimité la plus profonde, pour retrouver simplement la force d’interagir avec le monde extérieur.

C’est en gros ce que la victime de Turner a expliqué, dans un discours poignant livré devant le tribunal. Ses paroles, relayées sur le site BuzzFeed, sont rapidement devenues virales. Cette femme n’est pas la seule, récemment, à avoir choisi de prendre la parole pour rendre visible la violence que les tribunaux n’ont pas su nommer, ni sanctionner.

Kathryn Borel, une ex-employée de la CBC accusant Jian Ghomeshi, a fait de même. Elle a renoncé au procès, à condition que l’accusé présente des excuses. Dans une déclaration courageuse, elle a indiqué avoir bien compris qu’un procès lui ferait aussi mal qu’à son agresseur, et que justice ne serait probablement pas rendue. N’est-il pas troublant que seul un tel acte privé, un acte d’abnégation, ait pu pallier l’inefficacité de tout le reste?

Mais comment se fait-il qu’au-delà de la collection de récits intimes, on peine à amorcer une réflexion plus large sur la société dans laquelle cette violence s’enracine?

On a beaucoup dit que depuis la déferlante #AgressionNonDénoncée, à l’automne 2014, qu’une digue avait cédé. Qu’une parole s’était libérée. Mais comment se fait-il qu’au-delà de la collection de récits intimes, on peine à amorcer une réflexion plus large sur la société dans laquelle cette violence s’enracine?

On nous dit tantôt que parler d’une «culture du viol» place les hommes et les femmes en opposition, posant les hommes comme des monstres et les femmes comme des êtres sans défense, ce qui au fond ne sert personne. On nous dit qu’il ne faut pas lancer une «chasse aux sorcières», et corriger les abus par la tyrannie. Ce n’est quand même pas ce que vous voulez, mesdames? Non, en effet, ce n’est pas ce que nous voulons.

Ce que les femmes demandent, ce n’est pas que leurs agresseurs soient punis simplement pour qu’ils souffrent, eux aussi. Elles réclament plutôt que l’on nomme et détruise les attitudes qui produisent, reproduisent et distillent dans notre société une violence sexuelle banalisée. Elles demandent que la violence ne soit plus un fardeau invisible, privé, que l’on réduit à des «incidents malheureux». Il faut prendre acte de leur dimension publique, politique, pour qu’enfin les blessures ne soient plus pansées dans le silence, l’isolement et la honte.

Elles réclament plutôt que l’on nomme et détruise les attitudes qui produisent, reproduisent et distillent dans notre société une violence sexuelle banalisée.
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