Gentrification

Les autres coupables

Photo: Philipp Hienstorfer

Le problème n’est peut-être pas la gentrification, phénomène mondial s’étant accentué après la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais plutôt la façon dont elle est faite. Et les responsables des débordements liés à ce phénomène ne sont peut-être pas ceux que l’on croit et qui sont dépeints par les médias et attaqués par les citoyen

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Comme l’a souligné Gérard Beaudet, professeur titulaire à l’école d’urbanisme et d’architecture de paysage de la Falculté de l’aménagement de l’Université de Montréal lors de son passage à l’émission Plus on est de fous, plus on lit à Ici Radio-Canada Première, la gentrification, au sens littéral, vient de l’anglais «gentry», qui signifie «petite noblesse».

Dans le cas de Montréal principalement, et comme le précise l’urbaniste, on parle véritablement de gentrification, et non d’embourgeoisement, qui n’a pas tout à fait la même signification. En effet, on ne parle pas de personnes nanties voulant investir des quartiers déjà bourgeois, ou encore de résidant-e-s d’un quartier dont les conditions sociales et économiques changent drastiquement vers le haut, mais plutôt de personnes ayant certains moyens financiers qui investissent des quartiers moins bien nantis, en forçant ses habitants d’origine à quitter leur quartier.

«La gentrification se fait par couche. Les premiers gentrificateurs avaient plutôt du capital culturel qu’économique. Ils ciblaient donc des quartiers pas nécessairement populaires, mais qui avaient des aspects culturels intéressants. Quand les quartiers deviennent "à la mode", c’est là que les promoteurs arrivent pour bâtir des condos, et ensuite, quand tout est bien ficelé et que la Ville est intervenue pour améliorer les structures, là, on assiste à une arrivée massive», explique M. Beaudet.

La gentrification se fait par couche. Les premiers gentrificateurs avaient plutôt du capital culturel qu’économique.

«Avant la Seconde Guerre mondiale, il y avait encore un certain nombre de résident-e-s qui appartenaient à la classe moyenne ou qui étaient des professionnels dans certains domaines, comme sur la rue Saint-Joseph, avec ces grandes maisons-appartements, où les professionnels avaient leur bureau, ou autour des églises, où on retrouvait des maisons cossues. Cette cohabitation était caractéristique de tous les quartiers avant la crise des années trente», ajoute-t-il.

«Récemment, plusieurs personnes ont commencé à redécouvrir le charme de ces quartiers. Des gens qui n’ont pas envie d’habiter en banlieue. Comme les beaux quartiers ne sont pas accessibles à cause du coût de propriété, les gens s’installent plutôt dans ces quartiers. Quand on transforme des usines inoccupées en condos, quand on construit de nouveaux logements sur d’anciennes friches industrielles, on n’entre pas en compétition avec des gens qui habitent déjà dans le quartier. Sauf qu’il peut y avoir des effets de débordement, et c’est problématique quand on commence à tasser des gens», indique M. Beaudet.

Les solutions

Si le phénomène de la gentrification est très complexe, pour le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), les solutions sont simples: construire plus de logement social. «C’est la seule forme de logement qui est à l’extérieur du marché, à but non lucratif, et qui ne vise pas à spéculer sur un terrain ou sur un immeuble. Mais on ne construit plus d’habitations à loyer modique (HLM) ou de type coopératif depuis près de 25 ans», déplore Émilie Joly, organisatrice communautaire de l’organisme. «Je pense qu’avec plus de logement social, on pourrait arriver à un certain équilibre. Mais en ce moment, nous avons un gouvernement qui ne veut rien savoir du développement urbain et de la revitalisation réfléchie», ajoute-t-elle.

Pour les personnes qui se font exclure totalement de leur quartier, c’est une forme de violence à leur égard.

Si l’attaque anonyme faite envers un commerce local de St-Henri n’est pas le moyen d’action priorisé par le FRAPRU, l’organisme peut tout de même comprendre les frustrations des résident-e-s. «Pour les personnes qui se font exclure totalement de leur quartier, c’est une forme de violence à leur égard. Elles doivent s’éloigner de leurs quartiers et on ne parle pas seulement de l’endroit où elles habitent, mais aussi du réseau social, des services de proximité (comme la santé)», explique Mme Joly.

Gérard Baudet abonde dans le même sens, en plus de dénoncer le fait qu’on ne s’attaque peut-être pas aux bonnes cibles. «Les promoteurs sont parfois un peu cowboys dans leur façon de faire, et la Ville de Montréal réagit parfois un peu tardivement aussi par rapport au contrôle du marché par les constructeurs de gros projets d’habitations, et en n’ayant pas toujours les moyens de ses ambitions. Elle n’est pas toujours non plus en position de leadership. On voit aussi un certain laxisme des autorités publiques en matière d’urbanisme, comme on le voit dans Griffintown, qui n’est pas de la gentrification, mais où on ne retrouve pratiquement aucun commerce de proximité», confie M. Beaudet.

«Pour améliorer la situation, l’idéal serait d’imposer aux promoteurs de grands projets d’avoir plus de logements abordables, ou de mettre sur pied des coopératives en ayant des partenariats avec des gens capables de construire certaines catégories de logements qui vont s’adresser à des populations un peu moins favorisées. Ça peut être dans le projet lui-même, ou alors fournir un terrain à cette fin. Une des solutions afin de maintenir une certaine diversité de logements.»

Selon M. Beaudet, Montréal est pour l’instant à l’abri de ce qui se passe dans des villes comme Vancouver, Londres ou Paris, où les habitant-e-s ont de plus en plus de mal à se loger dans les quartiers urbains à cause du prix des loyers, mais il ne nie pas non plus que de réels problèmes liés à la gentrification sont présents dans la métropole.

«Je crois qu’il y a des solutions, mais qu’elles nécessitent une volonté politique qui est complètement absente de notre présent gouvernement», termine Émilie Joly.

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