Série Parti(es) - Euro 2016

La grande traversée

Bordeaux, France
Photo: Kaprixo

Le journaliste David Champagne entame une série de textes qui seront écrits en marge de la coupe de football Euro 2016, qu’il suit dans plusieurs pays européens, à la rencontre des humains qui l’entoure.

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Par un frais matin de février, Girard arriva au port de Bordeaux. Il marcha le long des quais, longea les navires de guerre, les navires marchands, les navires destinés à la traite d’esclaves et il trouva le sien : le Dauphin.

Sac sur l’épaule, mains dans les poches, Girard monta sur ce voilier pourvu d’un équipage de 28 hommes, commandé par le capitaine Barthélémy Lafargue et chargé de 147 tonneaux de vin, 1200 barils d’eau-de-vie, 320 livres de sucres et de quelques passagers convaincus que la vie serait meilleure ailleurs.

Sac sur l’épaule, mains dans les poches, Girard monta sur ce voilier pourvu d’un équipage de 28 hommes, commandé par le capitaine Barthélémy Lafargue et chargé de 147 tonneaux de vin, 1200 barils d’eau-de-vie, 320 livres de sucres et de quelques passagers convaincus que la vie serait meilleure ailleurs.

Les matelots hissèrent les voiles. Le Dauphin s’éloigna. Pendant deux mois, les aventuriers affrontèrent les vents d’hiver, la mer qui se démonte sans prévenir, l’eau de moins en moins potable à bord, des vivres de plus en plus pourris et ces poux, des centaines de poux, des milliers de poux, des millions de poux affamés.

Deux interminables mois…

Puis, par autre un frais matin, celui du mardi 22 avril 1749, les passagers et l’équipage du Dauphin virent au loin de la fumée, quelques habitations et une destination : Québec.

Girard, de qui descendront Jean Baptiste, un autre Jean Baptiste, Jérôme, Alfred, Joseph, ma grand-mère Lucie Anna, ma mère Rachel, mes cousines, moi, mon frère, ses deux adorables gamins et éventuellement leur propre descendance, bref… Girard, son avenir devant lui, posa son sac sur cette terre d’espoirs.

«Une seule rue mène à la haute ville, et elle a été pratiquée en faisant sauter une partie de la montagne; elle est très raide malgré ses sinuosités», écrira dans son carnet de voyage l’explorateur suédois Pehr Kalm en cette même année 1749. «Je n’ai pas rencontré de gens qui soient aussi drôles qu’eux, toujours gais et de bonne humeur, profondément courageux et qui tiennent que rien n’est impossible à surmonter.»

Girard, lui, trouva rapidement un emploi au nouveau chantier maritime de Québec et participa à la construction de plusieurs vaisseaux : l’Orignal, l’Algonquin, l’Abénaquise. Il se maria deux fois plutôt qu’une, perpétua la descendance, contracta des dettes, surmonta surement quelques fièvres puis, il se rapprocha de Montréal, tout juste avant que les Britanniques ne s’emparent des Plaines d’Abraham – on se souvient – c’était en 1759.

267 ans plus tard, par une tiède journée de juin, me voilà au «quai» de l’aéroport de Bordeaux. Je marche le long des comptoirs d’embarquements, des boutiques «duty free», des cafés Starbucks, Grands Hommes, Brioche dorée. Toujours le sac sur l’épaule, les mains dans les poches, entouré d’hommes, de femmes et d’enfants de plus en plus impatients. J’aimerais bien, comme eux et comme mon ancêtre, partir d’ici, quitter ce hall, voir autre chose, espérer autre chose.

267 ans plus tard, par une tiède journée de juin, me voilà au «quai» de l’aéroport de Bordeaux.

Mais voilà, l’avion à destination de Venise a été retardé une première fois d’une heure, puis de cinq heures, avant d’entendre une voix nous annoncer, il y a peu, que le temps d’attente est maintenant de… sept heures. Qu’est-ce qui me dit que, même en 2016, ça ne durera pas deux mois pour nous également?

Ah oui, j’oubliais presque. Sur les écrans des cafés de l’aéroport, la Croatie a vaincu la Turquie 1 à 0. Partie, parti, parti(e)s…

«Laisse filer ton regard de pli en pli sur la ligne des courtes vagues. Laisse couler tes souvenirs et ta pensée. Traversons-nous l’un et l’autre» – Pierre Morency

Note : Le cahier du Voyage de Pehr Kalm au Canada en 1749

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