Musique

Atari Teenage Riot: la mélodie de l’émeute

Gracieuseté

Riot! Or do you run away? ― Atari Teenage Riot

Atari Teenage Riot (ATR) est né en Allemagne, en 1992, sur les ruines du mur de Berlin. Ses chansons programmées à l’aide d’un ordinateur Atari 1040ST, un modèle des années 1980, nous propulsaient directement au 21e siècle. Le groupe bouscule les catégories de l’industrie. Punk? Hardcore? Électronique? Comment classer un groupe aussi métissé sans l’enfermer dans une des catégories qu’il transcende?

Votre annonce ici
Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

Les titres des albums en disent certainement plus long que les étiquettes préfabriquées ne pourraient le faire: Black flags, Activate!,60 second Wipeout, The Future of War, Delete Yourself, Redefine The Enemy!… Le groupe a une démarche, un objectif, une pensée. Il s’inscrit dans la tradition punk, tout en s’inspirant de l’écrivain William S. Burroughs et du travail des hackers. Son objectif est de briser le conformisme ambiant, de dénoncer l’État et la marchandise, mais également d’incarner le changement proposé. ATR, c’est le sous-commandant Marcos armé d’un vieil ordinateur, une émeute en musique. Le groupe ne fait pas que dénoncer l’état politique du monde, il tente d’incarner son dépassement possible.

Fort critique du contrôle étatique exercé via internet tout autant que de l’industrie, ATR n’en est pas moins positif quant aux possibilités qu’offrent les nouvelles technologies en termes de création et de contestation. Depuis 1994, les membres d’ATR, à l’aide du label Digital Hardcore Recordings, continuent d’ailleurs de fomenter l’émeute en musique. De passage à Montréal dans le cadre de la Conférence Recon à propos du hacking, Alec Empire, qui a également une importante carrière solo, a bien voulu répondre à nos questions concernant son groupe, le hacking, les droits d’auteurs et la diffusion musicale.

Vous dites qu’ATR n’est pas un groupe, mais plutôt un collectif. Quelle différence faites-vous entre les deux?

Alec Empire: Atari Teenage Riot n’est pas un groupe et pas tout à fait un collectif non plus. Parfois, c’était simplement plus facile de le formuler de cette façon, question que la presse musicale garde à l’esprit qu’ATR n’est vraiment pas un groupe au sens traditionnel du terme. Nous sommes un groupe d’individus qui joignent leurs forces pour une certaine période de temps, pour un certain type de projets. Ça coulait de source pour nous qui faisons de la musique avec des ordinateurs. Maintenant, on y est habitués, mais quand nous avons commencé, les gens trouvaient étrange que l’on puisse programmer de la musique ou utiliser des logiciels pour la créer. Généralement, les producteurs voulaient remplacer les instruments traditionnels par des «machines»: dans les années 1970, quand tu n’avais pas de budget pour un orchestre, tu utilisais un synthétiseur. Dans les années 1980, les «drum machines» ont remplacé les batteurs, et ainsi de suite.

Nous sommes un groupe d’individus qui joignent leurs forces pour une certaine période de temps, pour un certain type de projets.

À nos débuts, en 1992, nous produisions de la techno underground générique sous toutes sortes de noms, surtout à l’usage des DJ. Pour nous, le Manifeste du hacker était notre mot d’ordre: «Créer de l’art et de la beauté avec les ordinateurs.» Le but de notre musique était d’attaquer ce que nous appelions la grille de pensée à laquelle les gens étaient liés par l’industrie. La musique, dans notre société, a plus de fonctions que ce que les gens veulent admettre: prenez la musique qui joue dans les supermarchés, aux funérailles, à Noël, dans l’armée, etc. Nous voulions créer de la musique pour ébranler cette grille, pour que les gens commencent à remettre en question les traditions et le système dans lequel nous vivons. William S. Burroughs a écrit un texte dans Electronic Revolution sur la façon d’utiliser les «sons d’émeutes». Tout le concept d’Atari Teenage Riot est basé sur cette idée.

Le but de notre musique était d’attaquer ce que nous appelions la grille de pensée à laquelle les gens étaient liés par l’industrie.

Lutte des classes, diffusion de l’information, création, droits d’auteur, respect de la vie privée: vous dites qu’il y a des liens entre toutes ces luttes. Quels seraient-ils, selon vous?

Alec Empire: Oui, c’est la même lutte. Je connais pas mal de gens qui seraient en désaccord avec moi là-dessus, mais il y a de plus en plus de preuves de ce que j’avance. À quoi voulons-nous que le musicien du futur ressemble? Je crois que le musicien du futur utilisera probablement des outils digitaux 99% du temps. Plus personne ne croit que c’est un problème. Les personnes les plus créatives, les meilleures, travaillent dans la solitude et ont besoin d’être isolées pour développer leurs meilleures œuvres sans être constamment interrompues. Ces gens sont, la plupart du temps, des introvertis, ils sont donc à l’exact opposé des vedettes à l’ère des médias sociaux.

Que les plus populaires des DJ de musique dance puissent simplement rester debout derrière un ordinateur portable, appuyer sur un bouton et faire jouer un programme préenregistré à une foule immense n’est rien d’autre que du fascisme culturel. Cet environnement a créé une hiérarchie pire que tout ce que nous avons vu auparavant.

Tandis que les grands studios commencent à disparaître (les petits sont disparus depuis longtemps), la collaboration en ligne deviendra de plus en plus importante pour les musiciens. De nos jours, il y a des fonctions de collaboration incluses dans presque tous les logiciels de musique. Quand je parle aux musiciens, tout le monde se fout de la surveillance, parce qu’ils veulent devenir célèbres et ça implique d’étaler leur vie au grand jour. Le problème, c’est que personne ne fait jamais quoi que ce soit de bon sous surveillance, ça ne fonctionne tout simplement pas. En Angleterre, plusieurs A&R [Artists and Repertoire: division responsable de la découverte de nouveaux talents] de grands labels s’inquiètent parce qu’il n’y a tout simplement plus de nouveaux talents. On peut se demander s’ils cherchent aux bons endroits, mais ils ont mis le doigt sur quelque chose. Nous l’avons aussi vu. C’est bien de mettre du contenu en ligne pour que des millions de personnes puissent découvrir votre musique, mais ça ne fonctionne pas de cette façon. Un musicien de rue pourrait être découvert par des millions de personnes, mais ça n’arrive jamais dans la vraie vie.

Je crois fermement que quand un musicien dit: «Ne piratez pas ça, je contrôle ce qui se passe avec ma musique», on ne doit pas seulement le respecter, mais le défendre et le protéger. Malheureusement, Google fait tout le contraire. Personne n’a plus nui à la créativité que cette entreprise. Tout le monde a peur parce que Google est tellement puissante, mais je pense qu’elle réaliserait que sa stratégie est à courte vue et dangereuse pour la démocratie et que si elle travaillait avec des esprits créatifs, elle pourrait réaliser de plus gros profits. Je ne comprends pas non plus pourquoi les types de Pirate Bay finissent en prison alors que Google a un passe-droit avec YouTube, par exemple. Vendre de la publicité avec du matériel piraté, c’est pratiquement la même chose.

Je crois fermement que quand un musicien dit: «Ne piratez pas ça, je contrôle ce qui se passe avec ma musique», on ne doit pas seulement le respecter, mais le défendre et le protéger.

Il y a 15 ans, nous rêvions d’une révolution culturelle qui se produirait parce qu’internet était devenu populaire et que beaucoup de gens l’utilisaient. Ma théorie est que si Pirate Bay n’avait pas déployé autant d’énergie à partager des chansons de Lady Gaga et tous ces trucs mainstream et que les musiciens indépendants avaient utilisé le site pour diffuser gratuitement leur musique, nous n’aurions jamais connu ces changements.

Mais maintenant, nous savons que ça n’a fait que rendre les artistes à succès encore plus connus. C’est encore pire que ça: des recherches au Royaume-Uni ont montré que la majorité des musiciens provient maintenant des classes supérieures, même du 1%, parce que ce sont les seuls qui peuvent encore gaspiller tout cet argent sans en recevoir beaucoup en retour. De bons exemples sont Steve Aoki et Die Antwoord. Je les ai choisis comme exemples parce que ce ne sont pas de mauvaises personnes et qu’ils font de bons trucs, mais le problème est que nous n’avons plus le meilleur de toutes les parties de la société. Nous avons besoin de retrouver cet équilibre.

Je suis en faveur d’un internet sans la moindre régulation. Un de nos t-shirts les plus populaires, que plusieurs activistes et hackers portaient, disait «Libérez internet du contrôle gouvernemental». Ce n’est pas simplement de la provocation pour les relations publiques, nous y croyons vraiment. La scène musicale, pas l’industrie, mais je l’inclus, doit être décentralisée. Les blockchains [technologie de stockage et de transmission d’informations transparente, sécurisée et fonctionnant sans organe central de contrôle] pourraient devenir utiles pour ça, mais nous devons commencer rapidement à construire le futur... et cette atmosphère hostile de la communauté tech envers les créatifs doit cesser. Une société sous surveillance totale n’est plus libre. Des artistes qui veulent se faire entendre et passer un message avec une chanson ne peuvent pas être placés dans un contexte qu’ils ne contrôlent pas, leur message est corrompu. Nous sommes en train de franchir une limite dangereuse.

La scène musicale, pas l’industrie, mais je l’inclus, doit être décentralisée.

«La propriété, c’est le vol.» Vous êtes anarchiste. Quelle analyse votre collectif fait-il des droits d’auteur?

Alec Empire: Les gens passent trop de temps à combattre le copyright. Personnellement, je vois le copyright comme la meilleure façon que nous avons présentement de protéger les musiciens, mais ce n’est que parce que personne n’a réussi à construire un meilleur système. C’est très simple: créez. Les licences Creative Commons peuvent être bonnes pour certaines choses, mais n’ont pas permis de créer beaucoup de musique. Vous pouvez regarder tous les grands festivals et vous ne trouverez pas le moindre artiste qui a publié sous Creative Commons. La façon dont ça a toujours fonctionné, c’est: «contacte le musicien, entends-toi avec lui, demande la permission… pas de problème». Pourquoi vouloir combattre ça?

Si des gens échantillonnent ma musique, je ne fais rien à ce sujet, c’est aussi simple que ça. Mais si un groupe néonazi utilise ma musique dans un clip sur YouTube, j’ai besoin de Google pour m’aider à fermer cette merde. Le contexte est important, mais Google joue le jeu. Les gens se questionnent sur la durée du copyright. Mon opinion est que le copyright doit appartenir au créateur, pour toujours. Quiconque a créé une œuvre musicale qui touche encore les gens 200 ans plus tard devrait pouvoir la transmettre à sa famille ou à qui il ou elle veut. Quel est le problème? Il n’y a qu’à faire de la nouvelle et meilleure musique, de la musique qui est pertinente à l’époque où vous vivez, problème réglé. Dans un débat avec le Parti Pirate allemand il y a quelques années, j’ai dit que nous pouvions soit faire cela, soit avoir un internet totalement dérégulé, ce que je préférerais, le vrai Far West. Mais prendre des choses de force amène toujours de la violence, le problème est là. Les disco-mobiles jamaïcaines, dans les années 1960, se foutaient du copyright. Les gens se faisaient des bootlegs de vinyles reggae tout le temps. Quelle était la solution? Les autres disco-mobiles envoyaient des types avec des mitraillettes tuer des gens.

Quand vous détruisez les moyens de subsistance des gens et que vous l’exploitez, vous créez un environnement très hostile et négatif. Je crois qu’ensemble, les musiciens et les hackers peuvent changer tout ça. Le copyright a des défauts, mais utilisez votre énergie pour bâtir des alternatives qui fonctionneront pour les musiciens du monde entier.

Beaucoup disent qu’internet a rendu le partage de musique et la création plus démocratiques. Vous avez une opinion très critique de ce point de vue. Comment internet a-t-il favorisé le conformisme?

Alec Empire: L’acte créatif a toujours été démocratique. Tu veux être créatif, sois créatif. Trouve ton public. Je crois que le système des likes et du nombre de vues a ouvert la porte aux charlatans et a créé un dangereux esprit de foule, que ça a amplifié une très vieille bataille entre ceux qui croient que la majorité a toujours raison versus ceux qui croient que les individus doivent avoir des droits qui ne sont pas soumis au vote populaire. Je crois que seuls certains types de personnes se sentent plus forts quand ils appartiennent à une majorité. J’ai vu comment ça a été dévastateur dans l’histoire de l’Allemagne. Les créatifs seront toujours de la minorité, c’est dans leur nature, pas parce qu’ils sont élitistes ou quoi que ce soit. C’est comme ça, c’est tout. Je suis d’accord avec ce que dit Jaron Lanier sur beaucoup de ces sujets. Maintenant, nous avons des preuves. Les gens ont accès à des logiciels géniaux, et souvent gratuitement, mais où est le nouveau Prince, le nouveau Billy Holiday, le nouveau Beethoven?

L’acte créatif a toujours été démocratique. Tu veux être créatif, sois créatif. Trouve ton public.

Comment libérer le processus créatif de l’industrie de la course aux clics, des commanditaires, des plateformes web, des études de marché et de la surveillance? Que peuvent faire les groupes? Les fans?

Alec Empire: C’est là la question centrale. Je crois que nous n’en sommes toujours pas à cette étape. Il faut d’abord comprendre que le problème est sérieux et qu’il faut le résoudre.

Il y a de plus en plus de gens qui quittent les médias sociaux, je crois que c’est un bon début.

Il faut comprendre qu’on doit combattre pour nos droits. Il faut cesser de supporter quelque chose d’aussi négatif, ne pas être paresseux. La bonne nouvelle, c’est que plus le temps passera, plus les gens comprendront ce qui est en jeu. Une autre erreur que font les gens est d’essayer de trouver une solution pour tout le monde en même temps. La musique pop que nous avons connue dans le dernier siècle finira par mourir.

Il faut comprendre qu’on doit combattre pour nos droits. Il faut cesser de supporter quelque chose d’aussi négatif, ne pas être paresseux.

Les efforts pour composer ce hit que la majorité reconnaîtra comme tel sont une perte de temps. L’amateur de musique du futur doit déterminer lui-même ses goûts en matière de musique, les développer, voilà quelque chose qu’un algorithme ne peut pas faire à votre place. On ne doit pas aimer quelque chose simplement parce que ça a reçu beaucoup de likes ou de vues.

Se joindre à tout le monde ne doit pas être considéré comme quelque chose de positif, c’est de la mentalité de troupeau. Pensez avant de bouger, c’est comme une partie d’échecs. J’adorerais voir une plateforme décentralisée qui rendrait la copie des œuvres des autres impossibles, qui donnerait du pouvoir à l’individu, et financièrement aussi. Je crois que la communauté du bitcoin pourrait servir d’exemple.

Atari Teenage Riot en spectacle
Vendredi 17 juin 2016, 21 h

Société des Arts Technologiques (SAT) (dans le cadre de Recon, une conférence de hacking/reverse-engineering)
Traduction : Luc Gagnon
Poursuivez votre lecture...
Psychologie
Comment le concept d’aliénation parentale protège-t-il les droits des pères violents
Céline Hequet
17 mai 2018
Évènement
À quoi sert l’innovation sociale ?
17 mai 2018