Massacre à Orlando

Nommer nous-même ce qui nous fait violence

Photo: Ted Eytan

Le massacre d’Orlando a fait une cinquantaine de morts et un nombre encore plus grand de blessé-e-s dans une boîte de nuit LGBT, qu’on disait très fréquentée par des personnes racisées. Cette tragédie est venue désavouer brutalement la certitude trop souvent nourrie de nager dans le sens de l’histoire, vers un progrès inévitable. L’idée que l’homophobie serait destinée à disparaître d’elle-même opère comme un anesthésiant politique dont il est nécessaire de se débarrasser. On aura beau dire que nous sommes en 2015 ou en 2016, le cours des jours et des années ne saurait se substituer aux luttes éreintantes sur des voies rarement ensoleillées.

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Aujourd’hui, la première de ces batailles a pour enjeu la signification des événements du 12 juin. Elle doit être menée sur deux fronts : contre ceux qui y voient un acte dépourvu de sens et contre ceux qui tentent d’en verrouiller le sens pour en faire un nouvel épisode de la «guerre des civilisations» qui les obsède, nous empêchant de nommer nous-mêmes ce qui nous fait violence.

Aujourd’hui, la première de ces batailles a pour enjeu la signification des événements du 12 juin.

Une rupture du cours normal des choses?

Il y a quelques semaines, à la sortie d’un restaurant à Marseille, un homme a prononcé les mots «sale pédé» à mon passage. L’invective m’était clairement adressée, mais j’ai choisi de ne pas y répondre. À ce moment-là, la fuite m’est apparue comme un choix plus stratégique que la lutte. J’ai accéléré le pas et je suis rentré à l’hôtel, où je me suis empressé de partager cette expérience. À l’écoute de mon récit, mes amis et ma famille ont réagi avec un mélange de stupeur et d’indignation. On m’a demandé de quel siècle pouvait bien sortir un pareil individu, dont les propos semblaient anachroniques.

Ce soutien m’a évidemment rassuré, mais je n’ai pas pu m’empêcher de l’accueillir avec une certaine perplexité. En associant l’homophobie à une régression aberrante ou à une sorte d’exception à la norme du progrès, ne court-on pas le risque d’idéaliser un présent où l’oppression ne serait que simple résidu? Il y a à peine un mois, deux hommes étaient tabassés dans l’est de Montréal après s’être embrassés dans un bar. On peut certainement se réjouir de la manifestation de solidarité qui a suivi, mais combien d’«exceptions à la règle» faudra-t-il pour qu’on admette que c’est la règle qui est en cause? Et c’est sans parler de toutes ces souffrances inconnues ou oubliées, de celles que nous acceptons de vivre en silence, des formes d’exclusion et de différenciation dont nous avons tous et toutes fait l’expérience plus ou moins douloureuse sans qu’elles ne fassent jamais la une des journaux.

On ne peut donc pas considérer le massacre de dimanche comme un acte insensé et inexplicable, comme une parenthèse effroyable dans une marche de l’histoire déjà tracée d’avance. Évidemment, il est légitime d’exprimer de la colère et de la désolation devant une réalité aussi insupportable. Pour autant, il faut éviter d’espérer un apaisement de nos blessures par un simple retour au cours normal des choses. C’est plutôt le cours normal des choses qu’il faut s’employer à transformer, et c’est à condition de voir tout ce qui fait aujourd’hui obstacle à l’avènement de possibles différents que nous y arriverons.

C’est plutôt le cours normal des choses qu’il faut s’employer à transformer, et c’est à condition de voir tout ce qui fait aujourd’hui obstacle à l’avènement de possibles différents que nous y arriverons.

Ne laissons pas les vautours nommer l’adversaire

En 1989, après l’assassinat de quatorze étudiantes à Polytechnique, il avait fallu déployer des efforts considérables pour faire reconnaître le caractère politique et antiféministe de l’attentat. La sociologue Colette Guillaumin avait pris part à cette bataille en écrivant «Folie et norme sociale», un court texte où elle condamnait le déni de réalité qui conduisait à ne pas voir que les femmes avaient été visées en tant que femmes.

Aujourd’hui, il faut de nouveau mener une lutte pour nous réapproprier la signification de l’attentat. Dans la presse et dans les déclarations de certains hommes politiques, la brutalité de l’acte est déplorée sans que soient nommées clairement ses cibles. Trop souvent, on omet de dire que ce sont des homosexuel-le-s qui ont été visé-e-s en tant que tels. Mais paradoxalement, ce sont les écrivains conservateurs et les politiciens réactionnaires qui nous accusent désormais de nier la réalité, faisant la morale à ceux et celles qui refusent de la voir avec leurs yeux. Déjà, les vautours tentent de récupérer ce qu’ils peuvent des cadavres. Ils cherchent à en faire les martyrs d’une guerre opposant «l’islamisme» à «l’Occident», qui constitue la seule grille de lecture à partir de laquelle ils arrivent à interpréter le réel.

Il n’est pas question de s’aveugler devant l’identité des acteurs auxquels le meurtrier aurait prêté allégeance ou qui auraient revendiqué l’attentat. Cette fois-ci, semble-t-il, ce serait le groupe État islamique. Mais de nouvelles informations viennent déjà complexifier le portrait, jetant le doute sur l’interprétation unilatérale que certains ont voulu imposer. Et surtout, la longue histoire des violences contre les personnes LGBT aux États-Unis nous rappelle que nos adversaires ne se limitent pas à une seule organisation et sont souvent nombreux parmi les blancs représentants de cette «civilisation libérale» dont la générosité envers les homos expliquerait que ses «ennemis» veuillent l’attaquer. Ne pas inscrire la tuerie du 12 juin dans cette continuité-là représente aussi une forme d’aveuglement volontaire, un choix politique qui nous en dit long sur les motifs de nos nouveaux «alliés». Les appels qu’ils nous lancent doivent être rejetés. Si une tuerie visant des minorités sexuelles devait servir à justifier des pratiques de domination contre des minorités ethniques ou religieuses, nous aurons perdu à nouveau.

Ne pas inscrire la tuerie du 12 juin dans cette continuité-là représente aussi une forme d’aveuglement volontaire, un choix politique qui nous en dit long sur les motifs de nos nouveaux «alliés».

Un autre élément de cette histoire semble d’ailleurs avoir été oublié par les nationalistes de tout poil qui se sont empressés de refaire jouer la cassette de la «guerre des civilisations». Interrogée par le Washington Post, l’ex-épouse du tueur présumé affirme que ce dernier la battait lorsque son comportement ne correspondait pas à ses volontés. «Il me frappait. Il revenait à la maison et commençait à me frapper parce que la lessive n’était pas terminée ou quelque chose comme ça», a-t-elle confié sous le sceau de l’anonymat.

Il est sans doute beaucoup trop tôt pour tenter de fixer le sens des événements, mais cet aspect soulève des questions importantes qui ont été complètement évitées jusqu’à présent. Et si ce que cherchaient à défendre ceux qui nous prennent pour cible, c’était un ordre des choses où la classe des hommes peut s’approprier la classe des femmes? Un ordre où chaque homme peut s’approprier une femme, sa force de travail, les produits de son corps et ceux de son travail gratuit. Un système auquel nous, «sales pédés» et lesbiennes, n’échappons pas totalement. Mais un système dont nous nous écartons assez pour nous valoir des rappels à l’ordre qui n’ont besoin d’aucune religion pour se légitimer. C’est aussi ce cours «normal» des choses qu’il faudra s’employer à transformer. Et nous n’y parviendrons que si nous cessons de voir de telles violences comme des exceptions à la règle ou de laisser aux vautours le privilège de nommer l’adversaire à notre place.

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