Pipeline TransCanada

Edmundston vote contre Énergie Est

Rémy Bourdillon

Pour TransCanada, entrer au Nouveau-Brunswick sera plus compliqué que prévu. En effet, Edmundston, la première ville que l’on traverse dans cette province lorsque l’on suit la route Transcanadienne, s’oppose au tracé actuel de l’oléoduc Énergie Est. Le Conseil municipal a pris une résolution pour protéger l’ensemble du bassin hydrographique dans lequel la ville de 16 000 âmes puise son eau potable, et prépare en ce moment un mémoire qui sera présenté aux audiences publiques de l’Office national de l’énergie cet automne.

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C’est l’eau potable de 130 000 Néo-Brunswickois-es – soit 17 % de la population de la province – qui est menacée par Énergie Est, selon une étude publiée en avril par plusieurs groupes, dont Greenpeace et Équiterre. Mais les 3 700 emplois promis pendant la construction du pipeline permettent à TransCanada de gagner des soutiens dans une province à l’économie moribonde. À commencer par celui du premier ministre, Brian Gallant, qui voit d’un bon œil la perspective d’augmenter de 400 millions de dollars par année les recettes gouvernementales, grâce aux versements de TransCanada.

En revanche, pour Cyrille Simard, le maire fraîchement réélu d’Edmundston, le prix de l’eau ne se négocie pas. Il a reçu Ricochet dans l’hôtel de ville de la capitale du comté de Madawaska.

Ricochet : Qu’est-ce qui a guidé votre décision de vous opposer au tracé?

Cyrille Simard : L’opposition est basée sur la protection de la source d’eau de 95 % des citoyens et citoyennes, entreprises et institutions d’Edmundston. L’impact d’une fuite de pétrole sur cette source est trop considérable. On a fait le calcul du temps de concentration (c’est-à-dire entre le moment où l'un des ruisseaux traversés serait contaminé et le moment où cette contamination atteindrait les prises d’eau) : c’est un temps trop réduit, qui ne permet à personne de faire quoi que ce soit. Ni du côté de l’entreprise – en tout cas, elle n’en a pas fait la preuve – ni de notre côté. À partir du moment où on a eu cette donnée, la position à prendre nous semblait évidente.

L’impact d’une fuite de pétrole sur cette source est trop considérable.

Cela contrarie les plans de TransCanada, qui devra contourner le bassin hydrographique… Comment la compagnie réagit-elle?

On estime que c’est un détour de 50 km à 60 km, ce qui représente évidemment une somme d’argent substantielle pour TransCanada. L’entreprise est déçue de notre position, mais la comprend. J’ai eu des discussions avec le PDG à quelques reprises. Il reconnaissait que compte tenu de la situation actuelle, c’était notre droit de s’opposer au tracé. Peu de temps après, Énergie Est a annoncé son ouverture à modifier le tracé, mais depuis, on n’a eu aucun contact officiel avec l’entreprise pour voir de quoi on parle exactement.

Vous avez présenté cette opposition au tracé en avril. Depuis, il y a eu des élections municipales, et vous avez été réélu. Vous avez donc eu l’occasion, lors de la campagne électorale, de tester cette position?

C’est une position raisonnable, et même ceux et celles qui appuient le projet reconnaissent que l'enjeu de l’eau n’est pas négociable.

Oui, et je peux dire que c’est ce qui fait le plus consensus dans la communauté. Les gens ont jugé que c’était la décision à prendre. C’est une position raisonnable, et même ceux et celles qui appuient le projet reconnaissent que l'enjeu de l’eau n’est pas négociable.

Cet automne, l’Office national de l’énergie va ouvrir des audiences publiques suite au dépôt du dossier de TransCanada. Vous y déposerez un mémoire pour présenter votre opposition au tracé. Que va-t-il se passer ensuite? Avez-vous d’autres recours?

L’Office national de l’énergie fera une recommandation suite aux audiences publiques. Cela peut être un oui, un non, ou un oui avec un certain nombre de changements à apporter. C'est le cabinet fédéral qui se prononce ultimement, en fonction de cette recommandation. Et à partir du moment où il s’est prononcé, très sincèrement, une ville n’a à peu près aucun pouvoir...

La protection de l’eau potable, c’est donc votre seul levier face à un champ de compétence fédérale?

Nous avons aussi des leviers de pouvoir public : s’exprimer et utiliser l’opinion publique. On est aussi associés, en ce qui concerne la résolution, à la Première Nation malécite, notre voisine, à qui on fournit de l’eau. En tant que peuple autochtone, les Malécites ont des leviers différents des nôtres, encore plus puissants au niveau fédéral. Les Malécites ont fondamentalement la même position que nous, et en plus, la communauté est opposée à l’oléoduc au sens large à travers l’ensemble des Premières Nations malécites du Nouveau-Brunswick.

Et vous? Est-ce que votre position signifie un rejet de l’ensemble du projet d’oléoduc?

L’opposition au tracé n’est pas l’équivalent de l’opposition au projet d’oléoduc. Ce sont deux choses différentes. On n’a pas à s’opposer entièrement parce que c’est un sujet qui diviserait la communauté. Il y a des gens qui sont favorables au projet pour des raisons économiques, d'autres y sont défavorables pour des raisons environnementales. Je ne saurais dire qui l’emporte. Nous avons toujours maintenu la position qu’on voulait protéger notre eau. Ce qui devient l’équivalent des s’opposer au projet puisque le tracé ne respecte pas nos exigences.

Il y a des gens qui sont favorables au projet pour des raisons économiques, d'autres y sont défavorables pour des raisons environnementales.

Autour de vous, plusieurs municipalités (Grand-Sault, St-André, Ste-Anne-de-Madawaska, St-Léonard) ont envoyé des lettres de soutien à Énergie Est, que TransCanada affiche sur son site internet. Le premier ministre du Nouveau-Brunswick, Brian Gallant, est un fervent défenseur du projet. Vous ne vous sentez pas seul contre tous?

Effectivement, on se sent un peu comme ça. Mais tous les politiciens, maires ou députés locaux, reconnaissent que notre position est fondée et qu’on a le droit de s’exprimer. On a eu l’occasion de leur partager les analyses qu’on a faites, de leur exprimer quelle position on allait prendre et ce, avant même de l’adopter, parce qu’on voulait être de bons partenaires.

À l’inverse, avez-vous noué des liens avec d’autres villes?

J’ai discuté avec le maire de North Bay, en Ontario, à ce sujet. Il est un peu dans la même position que nous ; contre le tracé, parce que ça passe près d’un lac chez eux. Je ne sais pas comment ç’a évolué là-bas, mais ils ont embauché une firme d’avocats pour faire un déblayage assez profond. Il m’a dit qu’il nous partagerait l’information qu’ils trouvent de leur côté.

Avant d’être maire, vous avez longtemps baigné dans le milieu local des affaires. Pensez-vous que le comté de Madawaska a besoin d’Énergie Est?

Tout le monde est d’accord pour dire que l’impact économique d’un projet comme celui-ci est plus ou moins clair. Même la compagnie n’a pas voulu créer d’attentes en disant que ça allait chambouler l’économie locale, parce qu’une fois que le projet est terminé, le nombre d’emplois qui va rester est quand même relativement réduit… Il va y avoir des emplois pendant une période de 12 à 18 mois, et l'installation d'un camp de construction ce qui amènera sans doutes son lot d’effets négatifs! Un camp de construction formé majoritairement d’hommes crée des situations problématiques à gérer. L’impact économique se situe plutôt au niveau des redevances dont la province va bénéficier. Mais nous, en tant que communauté locale, on ne bénéficiera jamais d’une redevance directe de ce projet-là.


TransCanada a donc du pain sur la planche pour convaincre M. Simard qu’un baril de pétrole vaut plus cher qu’un bon verre d’eau du robinet...

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