Travail du sexe

Pour l'abolition, contre la prohibition?

Photo: PublicDomainPictures

Le 11 juin dernier, pendant la fin de semaine du Grand Prix, la Concertation des Luttes contre l’Exploitation Sexuelle (CLES) a organisé une manifestation contre le tourisme sexuel. Sur le mur de l’événement Facebook, on a assisté à une empoignade en règle entre abolitionnistes et pro-travail du sexe, alors que chacun des deux camps accusait l’autre de ne pas être réellement «féministe». Une synthèse de ces deux positions est-elle possible, même si elles ont été historiquement difficiles à concilier ? Peut-on imaginer une chose telle qu'une perspective abolitionniste sans prohibitionnisme?

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D’un côté, la CLES nous dit qu’«acheter du sexe n’est pas un sport» et que «depuis décembre 2014, acheter des actes sexuels est criminel au Canada, tout comme le fait de vendre ou d’annoncer les services sexuels d’autrui». Par ailleurs, les évènements sportifs internationaux comme le Grand Prix seraient «ravageurs en matière de traite humaine». La présidente et co-fondatrice de l’organisme le Phare des Affranchi(e)s, Nathalie Khlat, souligne que de «contribuer au commerce du sexe ne devrait pas être considéré comme un divertissement “accepté” ou “correct”. Les gens doivent comprendre que l’esclavage n’a pas été aboli en 1834, qu’il existe encore aujourd’hui et ici. Il est de notre responsabilité à tous d’agir».

De l’autre, Stella, organisation de soutien pour et par les travailleuses du sexe, affirmait dans les pages de Ricochet le 12 juin dernier que les évènements tels que le Grand Prix donnent «lieu à une augmentation de la répression policière et à une surveillance accrue des personnes travaillant dans l’industrie du sexe et de ses clients». Or, soulignent ces travailleuses du sexe, «[t]oute cette attention nous place toutes dans une situation dangereuse et à risque de violence lorsque nous devons adopter des pratiques qui vont à l’encontre de notre sécurité afin d’éviter les forces de l’ordre». Si le fait de criminaliser seulement les clients semble donner bonne conscience à plusieurs féministes et aux autorités, il faudra bien entendre la voix de celles qui affirment que nous sommes au contraire en train de leur nuire. En effet, quelle féministe pourrait affirmer sans gêne ne pas s’émouvoir en apprenant que ses sœurs aient à travailler dans des conditions dangereuses?

Là où je crois percevoir un point de friction persistant, c’est à savoir s’il s’agit bel et bien d’un «travail». Est-ce un travail «comme les autres»? Ou y a-t-il plutôt lieu d’y voir une exploitation qu’il faudrait au contraire chercher à abolir?

Je me demande alors en quoi ce que je continuerai intentionnellement à appeler ici travail est fondamentalement différent de bien d’autres travaux effectués par des femmes, non pas pour s’épanouir, mais pour mettre du pain sur la table. Est-ce parce qu’il implique le corps, dans sa plus profonde intimité, que nous devenons soudainement si susceptibles? Si tel est le cas, n’est-ce pas notre fond puritain qui est en train de parler? Combien d’autres tâches, rémunérées ou non, n’exigent-elles pas que les femmes, implicitement ou non, de mettent leur corps de femmes de l’avant? Combien d’amies disent devoir se «mettre cute» pour avoir des bonnes soirées de pourboire? Combien d’autres se font explicitement demander de se maquiller avant de se présenter au travail? Combien encore se font regarder les fesses, à la dérobade ou non, par leur patron?

De la à dire que le travail du sexe est un choix, cependant, il y a un pas, un énorme pas que je ne souhaite pas franchir ici. Si ce choix était aussi libre que certain-e-s le prétendent, alors on verrait autant d’hommes se prostituer au bénéfice des femmes ou des femmes fortunées se prostituer plutôt que de se consacrer à des passetemps artistiques ou à des œuvres caritatives. Le fait est que certaines structures contraignent nos actions et qu’à l’intérieur des limites qu’elles nous imposent, chacune essaye de s’en sortir du mieux qu’elle peut. Et plus on coupera dans les services publics, plus on serrera la ceinture aux assistées sociales, moins les femmes auront de choix quant aux moyens de leur survie.

Le fait est que certaines structures contraignent nos actions et qu’à l’intérieur des limites qu’elles nous imposent, chacune essaye de s’en sortir du mieux qu’elle peut.

C’est que j’aimerais donc souligner, à l’envers du discours sur la liberté de choix totale, c’est que, comme c’est le cas pour le travail du sexe, la plupart des emplois féminins sont des emplois eux aussi exploités. En effet, comme pour les hommes, le travail d’une employée au sein d’une firme privée sert à enrichir un-e patron-ne. Je parle ici de l’exploitation capitaliste. S’il n’y avait pas exploitation, tous les profits seraient répartis également comme cela se fait au sein d’une coopérative de travail.

Là où le bât blesse pour les femmes, cependant, c’est que même lorsqu’il est effectué à l’extérieur de l’entreprise capitaliste, leur travail est soit moins bien rémunéré que celui des hommes, soit tout simplement gratuit. Je parle cette fois spécifiquement de l’exploitation patriarcale, bien que les femmes vivent souvent les deux formes d’exploitation de façon simultanée.

Pensons aux salaires des emplois à prédominance féminine au sein de la fonction publique : de l’infirmière à l’enseignante au secondaire, il n’y a pas de quoi se réjouir ni sur les conditions de travail, ni sur la valeur monétaire accordée à notre temps. Finalement, les hommes ne consacraient toujours que l’équivalent de 63% du temps que leur conjointe dédiait au travail domestique en 2010, un travail qui n’est pas rémunéré et qui est pourtant loin d’être un plaisir. On constate alors que, plutôt que de trancher radicalement avec la situation des autres femmes, les travailleuses du sexe vivent une situation d’exploitation partagée par la plupart d’entre nous.

On constate alors que, plutôt que de trancher radicalement avec la situation des autres femmes, les travailleuses du sexe vivent une situation d’exploitation partagée par la plupart d’entre nous.

En effet, comme la plupart d’entre nous, elles ne vivent pas d’amour et d’eau fraiche et se voient forcées alors d’effectuer un travail qui n’est ni libre ni émancipateur. Si l’on souhaite abolir quoi que ce soit, alors, ce ne peut pas être que le travail du sexe, comme s’il était radicalement différent des autres, mais tout travail qui sert les intérêts et les besoins d’un groupe dominant au détriment d’un groupe dominé. Une réelle perspective abolitionniste ne peut exiger la prohibition d’un certain type de travail seulement, mais doit au contraire réclamer l’abolition du travail exploité pour toutes.

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