Tuerie à Orlando

Contre le pinkwashing: en finir avec la fausse non-partisanerie

Photo: HNewnerry

Tout dernièrement, Fierté Montréal a organisé une vigile à la mémoire des victimes de la tuerie à Orlando en collaboration avec le Collectif Carré Rose et la Fondation Jasmin Roy. L’événement se voulait apolitique ou non-partisan, comme en témoignent les propos du vice-président de Fierté Montréal, Jean-Sébastien Boudreault. Les participantEs avaient été invité-e-s à «laisser de côté leurs revendications le temps de la soirée». J’avoue ne pas me retrouver dans cet appel de l’establishment gai à ne pas faire de la politique.

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La petite politique, celle où les représentantEs des partis prennent la parole pour dire à quel point ils sont beaux et fins, ça, on peut s’en passer. On en convient. Ce n’est pas le moment pour tous et chacun de nous dire comment ils nous offrent ciel et terre, surtout en période d’austérité imposée. Mais éviter la politique m’apparaît particulièrement étrange et déconnecté après une tuerie qui a ciblé la communauté queer latina/noire dans un lieu où elle trouvait refuge.

Lorsque Marc Lépine a tué 14 femmes en criant qu’il haïssait les féministes, des féministes ont tout de suite vu dans cet événement une attaque envers les femmes en quête de justice et d’égalité. Elles l’ont dit. Dans ce cas-ci, les médias et le monde politique avaient demandé au mouvement des femmes de ne pas politiser l’événement. Ils préféraient un récit moins confrontant, soulignant que l’homme aurait été aux prises avec un problème de santé mentale. Ils clamaient tous que le geste était isolé. Horrible, mais isolé. Des féministes ont dû insister pendant des années avant que les médias et la société acceptent de voir le geste du tueur comme étant du terrorisme politique.

La tuerie à Orlando ne peut pas davantage être réduite au geste isolé d’un tueur ayant un problème de santé mentale. Le tueur d’Orlando, a-t-on appris, avait des opinions homophobes et racistes. Son ex-femme a raconté qu’il la battait. Cet homme, donc, avait de la haine pour beaucoup de gens. Sa haine n’était pas que pour les Autres, elle était aussi dirigée vers lui-même.

Il appert que le tueur était gai, mais qu’il ne s’acceptait pas. Sa haine pour soi, nourrie par un milieu familial conservateur et par une société où l’extrême droite a les vents dans les voiles, s’est traduite par une violence inouïe envers d’autres. Comme si, ne pouvant lui-même trouver l’amour-propre, il se croyait légitime d’enlever la vie à ceux et celles qui tentaient tant bien que mal de se le donner. Comme ces pères qui, n’acceptant pas la fin de la relation avec la mère, tuent leurs enfants avant de tourner l’arme contre eux-même.

Sans lui, elle n’a pas le droit d’être heureuse, ni même de poursuivre sa vie. À échelle individuelle, ce narcissisme meurtrier se traduit chaque année par des centaines d’assassinats de femmes dans le contexte de la violence conjugale, de femmes trans souvent de couleur dans les rues et d’attaques de toute sorte contre des gais ou des lesbiennes. Mais aussi par des tueries de masse.

Il est peu su que 57% des tueurs de masse ont un passé de violence conjugale, une forme de terrorisme intime. C’est la partie occultée de la violence meurtrière dite isolée. On attaque ces gens car ils font trembler la légitimité du système hétéropatriarcal, qui n’accepte pas les transgressions de genre et de sexualité.

Il y a une domination masculine toxique qui doit être relevée et politisée. Les hommes bénéficiant des privilèges de cette hiérarchie tout comme la société qui les soutient doivent en être tenus responsables. En voilà, un débat politisé!

Mais il y a davantage à nommer et problématiser. Des courants de l’extrême-droite attisent actuellement le racisme, l’homophobie, la transphobie, le sexisme et l’islamophobie. Ils rendent l’inacceptable acceptable. Avec pour résultat que les personnes queer sont particulièrement vulnérables à des attaques législatives et physiques. Comment ne pas faire les liens entre ces attitudes et pratiques politiques qui menacent la sécurité et le bien-être des personnes LGBTQIA?

Je vois encore une autre raison de politiser cet événement commémoratif. Le tueur a ciblé un endroit fréquenté par une communauté durement frappée par le profilage racial de la part de la police et toute autre organisation censée assurer la sécurité aux États-Unis. Je pense aux personnes noires dans ce bar, qui n’ont pas le privilège de pouvoir compter au quotidien sur une police respectueuse et qui offre son soutien en cas de besoin. La violence vient souvent de la police elle-même, comme en témoigne le nombre de meurtres et d’arrestations abusives aux mains des forces de l’ordre.

Est-ce que le milieu gai à Montréal est obligé de tenir compte de ces dynamiques présentes aux États-Unis dans sa vigile, peut-on demander? Si la solidarité internationale de la Marche mondiale des femmes m’a appris une chose, c’est de ne pas gommer les revendications et les analyses de celles pour qui nous montrons de la solidarité. C’est-à-dire, dans ce cas-ci, les militantEs queer de couleur de la Floride que j’ai lus et entendus nous implorer de ne pas pratiquer le pinkwashing. Or, justement, la tenue d’une vigile apolitique participe pleinement à ce phénomène.

Si la solidarité internationale de la Marche mondiale des femmes m’a appris une chose, c’est de ne pas gommer les revendications et les analyses de celles pour qui nous montrons de la solidarité.

Plus grave encore, ce choix efface les voix de celles et ceux qui, au Québec comme à Orlando, n’ont pas le privilège de séparer les enjeux de leur vie en catégories bien distinctes. Il y a plein de gens queer qui sont autochtones, noirs ou arabes et font face au profilage racial. Il y a plein de gens queer de couleur font face à un système de protection de la jeunesse qui les cible davantage que les blancs. Il y a plein de femmes et de gens gender-queer qui souffrent de la misogynie raciste. Il y a plein de gens queer au Québec vivent de l'exclusion économique en raison de la discrimination raciale. Il y a plein de personnes dans la communauté queer qui sont les victimes des mesures d’austérité.

Lutter pour changer la situation de la communauté queer n'implique pas seulement des lois pour faire normaliser l’homosexualité. Cette bataille implique aussi une volonté de transformer des systèmes qui créent des dominations sociales, économiques et politiques. Et pour cela, la lutte est toujours politique. Un crime politique appelle une réponse politique.

Et pour cela, la lutte est toujours politique. Un crime politique appelle une réponse politique.
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