Dons de sang au Canada : une politique homophobe?

Photo: George Hodan

Aux États-Unis, la tuerie homophobe d’Orlando a soulevé une fâcheuse ironie : malgré un besoin criant de dons de sang, les hommes ayant eu des relations sexuelles avec d’autres hommes (HARSAH) dans la dernière année ne pouvaient donner le leur. Au Canada, le 20 juin dernier, Santé Canada a réduit la période d’exclusion temporaire au don de sang pour les HARSAH. À compter du 15 août 2016, l’exclusion de cinq ans sera portée à un an. Quoi qu’il en soit, le constat est le même : les HARSAH sexuellement actifs ne peuvent donner leur sang.

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«Cette décision s’inscrit dans la volonté de suivre la science du plus près possible. On a réussi à prouver à la Société canadienne du sang que de réduire la période fenêtre à un an n’aurait aucun impact sur la contamination du sang» explique Michel Morin, président du Comité consultatif des représentants des receveurs d’Héma-Québec.

«Plusieurs membres de la communauté sont conscientisé-e-s et ne comprennent pas pourquoi leur vie sexuelle est toujours ciblée»

Le Conseil québécois LGBT, par la voix de sa porte-parole Marie-Pier Boisvert, accueille favorablement la nouvelle, bien qu’elle souligne la lenteur des avancées. «Plusieurs membres de la communauté sont conscientisé-e-s et ne comprennent pas pourquoi leur vie sexuelle est toujours ciblée». Manon Massé, élue de Québec solidaire, est plus catégorique : «On aurait aimé que la décision aille plus loin et mette un terme à cette mesure discriminatoire et orientée vers les hommes gais». Maxwell Silverman, homme gai, avocat et militant pour les droits de la personne, estime quant à lui que la modification aura un impact plus que limité : «en pratique, ça va toucher environ quatre personnes au Québec!»

Une politique discriminatoire?

Selon Héma-Québec, la prévalence du VIH est de plus de 10% chez les HARSAH par rapport à moins de 1% chez les personnes hétérosexuel-le-s et les femmes bisexuelles ou lesbiennes. Michel Morin reconnaît cependant que l’exclusion temporaire des HARSAH est problématique. «Mais on part de loin. Le scandale de la contamination du sang a semé la panique dans les années 80 et 90, ç’a été une véritable hécatombe. Il faut changer les choses, mais Santé Canada fait son travail : donner du sang n’est pas un droit et beaucoup de facteurs peuvent entrer en jeu.» Marie-Pier Boisvert et Manon Massé admettent qu’il y a une forte représentation des HARSAH dans les groupes à risque de contracter le VIH, mais elles affirment que la mesure contribue à véhiculer les préjugés.

Ce traitement différentiel a également des conséquences plus pernicieuses, selon Marie-Pier Boisvert : «on va penser que les femmes qui ont des relations sexuelles avec d’autres femmes ne sont pas à risque, alors que c’est faux. On élude cette question dans les campagnes de prévention». Manon Massé abonde en ce sens : «ce message fait en sorte qu’on néglige d’autres groupes alors qu’il faut prendre en compte les risques chez toute la population». À ce propos, les études chiffrent à 1,4 % le risque d’exposition au VIH liée à une relation anale réceptive par rapport à entre 0,06 et 0,62 % pour une relation anale pénétrative, à 0,08 % pour une relation vaginale réceptive et à 0,04 % pour une relation vaginale pénétrative. Les recherches scientifiques estiment à 80 % le taux d’efficacité du condom dans la prévention des ITSS, ce taux avoisinant les 100 % lorsqu’il est utilisé adéquatement.

L’avenir de la lutte

Michel Morin se dit plutôt optimiste. «À l’heure actuelle, il y a une période fenêtre où l’on ne peut détecter si une personne est atteinte du VIH. Mais on travaille sur de nouvelles technologies qui feront en sorte qu’il n’y aura plus de délai». Il affirme qu’il faut avoir l’aval de Santé Canada pour fonder les critères sur des pratiques plutôt que sur des groupes, mais que, selon lui, Héma-Québec tendra inévitablement vers cette voie. Pour Marie-Pier Boisvert, «tant que les statistiques sont représentatives, on veut s’y fier. Mais il faut suivre de près leur évolution. On espère conjointement arriver à changer ces chiffres. Il reste dommage d’exclure autant de personnes qui veulent aider et faire une bonne action. Ultimement, il faut penser aux comportements à risque plutôt qu’à l’orientation sexuelle.»

Il reste dommage d’exclure autant de personnes qui veulent aider et faire une bonne action.

Ayant participé entre 2006 et 2008 à la campagne de mobilisation pancanadienne End the Ban, Me Silverman estime que Santé Canada fait totalement fausse route en prenant en compte l’appartenance à un groupe de personnes plutôt que les pratiques sexuelles en soi, notamment le fait qu’elles soient protégées ou non. Il approuverait des critères d’exclusion temporaire s’ils étaient «réellement basés sur un calcul des risques» et qu’ils s’appliquaient sans distinction. «Symboliquement, le message envoyé demeure que, comme HARSAH, notre sang n’est pas le bienvenu.»

Sources statistiques : Agence de la santé publique du Canada, Actualités en épidémiologie du VIH/SIDA : Estimation de la prévalence et de l’incidence de l’infection par le VIH au Canada pour 2011, 2014, Source canadienne de renseignements sur le VIH et l’hépatite C.

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