Misogynie

La misogynie, la violence et ses complices

Photo: Susanne Nilsson

La semaine dernière, la vlogueuse féministe Anita Sarkeesian a annulé une conférence à l’Université de l’Utah, après que l’administration de l’université ait reçu des menaces annonçant une tuerie « Montreal Massacre Style » (sic) si l’événement avait lieu. À quelques semaines du 25e sombre anniversaire de Polytechnique, ces mots font frissonner.

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Depuis la publication, sur sa chaîne YouTube Feminist Frequency, d’une série de capsules vidéo intitulée Tropes vs Women, dans laquelle Sarkeesian s’en prend au sexisme dans le monde du jeu vidéo, la célèbre vlogueuse est victime d’un déferlement de haine sans précédent. Les réactions, faisait-elle remarquer dans une entrevue accordée au magazine Rolling Stone, sont plus virulentes que jamais. Selon elle, cela témoigne d’une « toxicité » inquiétante, dans la culture geek.

S’il est vrai que le monde du jeu vidéo est gangrené par une misogynie qui se manifeste souvent avec une brutalité déroutante, il est décevant que l’incident de l’Université de l’Utah ait été interprété par les médias et les commentateurs comme le symptôme d’un phénomène spécifique au monde du gaming. À peu près partout, on aura conclu que les menaces proférées à l’endroit de Sarkeesian faisaient la lumière sur le sexisme «  dans le monde du jeu vidéo ». C’est vrai. Cela dit, je ne vois pas ce qui permet de circonscrire ce phénomène sordide à ce milieu en particulier.

L’épisode d’Anita Sarkeesian à l’Université de l’Utah révèle que la violence faite aux femmes qui osent s’élever contre les inégalités et le sexisme ne se limite pas aux menaces formulées par quelques gamers antisociaux. Comme le relevait récemment un long papier du magazine The Atlantic consacré à la misogynie sur le Web : alors qu’un rapport de l’Organisation mondiale de la santé a qualifié en 2013 « d’endémiques » les violences faites aux femmes à travers le monde, l’univers virtuel ne serait en fait que la « boite de Petri » d’un phénomène généralisé. Ces diverses violences s’infiltrent partout. Et les mécanismes censés protéger la sécurité et l’intégrité de « toutes les personnes » s’en font trop souvent complices.

Ces diverses violences s’infiltrent partout. Et les mécanismes censés protéger la sécurité et l’intégrité de « toutes les personnes » s’en font trop souvent complices.

Suffit d’apporter une nuance au récit de l’épisode de l’Université de l’Utah. Les médias se sont empressés de rapporter que Sarkeesian avait annulé sa conférence à cause du message sordide envoyé aux administrateurs de l’université. Pourtant, la vlogueuse n’a pas l’habitude de se laisser intimider par ce genre de menaces. Depuis l’ouverture de Feminist Frequency en 2009, la haine, les insultes, les appels au viol et les menaces de mort font partie de son lot quotidien.

Si, cette fois, elle s’est laissé réduire au silence, ce n’est pas seulement parce que les menaces étaient plus inquiétantes que d’habitude. C’est avant tout parce que l’université a refusé de renforcer les mesures de sécurité lors de l’événement, invoquant une loi d’état stipulant que nul ne peut être empêché de porter une arme sur un campus universitaire. Refusant de compromettre sa propre sécurité et celle de l’audience, elle s’est désistée.

Or, bien au-delà de l’existence de trolls misogynes adeptes de jeux vidéo, cela révèle surtout qu’on peut refuser sans gêne à une femme menacée de mort parce qu’elle se bat contre le sexisme le soutien nécessaire à assurer son intégrité physique, en se réfugiant derrière la loi. Sur le fond, ce n’est pas sans rappeler le jugement désespérant rendu cet été par la Cour suprême des États-Unis, statuant qu’au nom de la liberté religieuse, une corporation pouvait refuser à ses employées le remboursement des frais liés à une interruption de grossesse.

Le droit aux armes avant celui à la sécurité. La liberté de conscience des personnes morales avant l’autonomie des femmes. Les droits des dominants avant ceux des dominés. Comme quoi malgré l’égalité en termes de droits formels, les institutions judiciaires échouent trop souvent à pallier les inégalités et les oppressions vécues.

Si ces deux exemples sont propres au contexte américain, on peut aisément en identifier d’autres qui résonnent plus près de nous. Tenez, combien de fois s’est-on farci des appels enflammés à la liberté d’expression pour justifier des commentaires machistes, sexistes ou dégradants dans l’espace public?

On se targue souvent d’avoir accordé aux femmes « l’égalité de droit », et réglé du même coup les inégalités entre les sexes. Mais en réalité, les femmes doivent trop souvent assumer des coûts et des risques considérables simplement pour jouir de l’autonomie, de la quiétude et du respect qu’on octroie par défaut et sans conteste aux hommes. Les femmes sont constamment la cible de violences parce qu’elles sont femmes et parce qu’elles aspirent aux mêmes traitements que les hommes.

Les femmes sont constamment la cible de violences parce qu’elles sont femmes et parce qu’elles aspirent aux mêmes traitements que les hommes.

Or, tant qu’à l’ombre des lois on admettra que le seul pour moyen pour les femmes d’échapper aux menaces, à l’intimidation et à la brutalité, c’est en se faisant toutes petites et (surtout) muettes quant à leur condition, l’égalité formelle ne servira à rien. Et le beau discours des « droits égaux» sera insuffisant s'il ne s'accompagne pas de changements culturels et sociaux fondamentaux.

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