Féminité

Pourquoi est-ce que je ne me maquille pas «pour moi»

Photo: Karolina

Un peu de fond de teint pour cacher ces affreuses cicatrices de bouton. Maintenant, un peu de fard à joues et de mascara, histoire qu’on ne me confonde pas avec une peau de chamois laissée dans le coffre à gants. Finalement, un peu de gloss pour un style «nude» ou un rouge à lèvres pétant si je feel extravertie. Voilà à quoi ressemble mon rituel matinal lors d’une typique journée d’hiver.

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J’ai commencé à me maquiller après une thérapie de choc au Brésil, le pays où des ongles non vernis sont interprétés comme un signe d’homosexualité évident. Alors qu’ici, je n’étais simplement pas très «féminine», là-bas j’étais carrément «masculine».

Le hasard (pas tant que ça, mais ce n’est pas le sujet de cette chronique) a voulu que je fasse une dépression là-bas et que je sois médicamentée à mon retour. Les longs moments d’attente pour recevoir mes prescriptions et un arpentage très méthodique des allées de la pharmacie, pour tuer le temps, ont fait de moi une grande consommatrice des produits qui s’y retrouvent.

Finalement, ma venue à Montréal a porté le coup de grâce à ma «grande transformation». Les femmes de la métropole, même lorsqu’elles sont «négligées», semblent se maquiller d’une façon beaucoup plus calculée que je n’ai jamais vu quiconque le faire en région. Comme quoi, certains dictats de la mode s’essoufflent dans leur course depuis les épicentres…

Maintenant que je côtoie quotidiennement le béton, moi aussi je pète le style. Et pas n’importe quel style : les robes vintage, les shorts taille haute, le maquillage ostentatoire et les bottillons en cuir achetés dans une de ces friperies-ben-trop-chères-du-Mile-End. Un style bien «féminin».

Cette beauté qui différencie

Il ne s’agit pas d’un pamphlet contre le beau. Que les gens veuillent être beaux, je m’en réjouis.

Il ne s’agit pas d’un pamphlet contre le beau. Que les gens veuillent être beaux, je m’en réjouis. J’aime personnellement beaucoup les gens beaux. Mais je parle de cette beauté qui différencie. Celle qui fait des femmes des êtres graciles, plein de colifichets et de couleurs et des hommes des êtres forts, sobres et assez austères de leurs apparats. Celle qui fait que nous passons une quantité absurde de temps à enlever chacun des poils de notre corps pour être sûres de ne surtout pas ressembler, ni de près ni de loin, à des garçons. Celle qui fait que nous nous trouvons parfois «trop musclées» si nous nous entraînons beaucoup. Celle qui fait que certaines d’entre nous voudraient être tellement minces qu’elles y laissent parfois leur peau.

Ce qu’on considère comme beau ne tombe pas du ciel et nous ne sommes pas entièrement libres face à nos goûts. Sinon, un garçon pourrait mettre une robe si ça lui chante sans risquer de se faire tabasser en sortant de chez lui. Une fille pourrait se laisser pousser le poil sans subir de «petites moqueries amicales» sur ses aisselles ou sans se faire dire dans les grands médias qu’elle est l'une de ces féministes «qui exagèrent».

Ce qui me fait sentir belle est donc le produit de normes sociales. L’idée n’est pas de remettre en question que je me sente mieux après une petite «retouche» devant le miroir les jours de grisaille. Je me sens réellement mieux et, de toute façon, qui pourrait contester ce que je sens à l’intérieur de moi? Il s’agit davantage de se demander : pourquoi est-ce que ça me fait sentir mieux?

Ce qui me fait sentir belle est donc le produit de normes sociales

Une liberté contrainte par des normes sociales

Je pourrais poser la question comme ça : si j’avais été élevée par les loups, comme Mowgli, est-ce que je me sentirais réellement plus belle la première fois que quelqu’un me mettrait de la poudre grise sur la paupière mobile? Mais ces exercices de pensée sont inutiles, car on est toujours déjà dans la société. On peut certes refuser certaines normes sociales, mais ce refus se construit justement face à ces normes.

L’idée n’est pas de nous fliquer entre nous et de dire comment doit s’attriquer une bonne féministe. Parce qu’aller à contre-courant des normes, c’est épuisant. Plusieurs femmes n’ont pas envie de le faire et je les comprends. Il peut y avoir plein de bonnes raisons d’être à la fois féministe et «féminine». Par exemple, on peut juger que l’habillement et le maquillage restent, somme toute, assez superficiels, justement, et que le plus important se situe ailleurs pour nous: conquérir les espaces anciennement réservés aux hommes, dénoncer la culture du viol, exiger un partage des tâches égalitaire à la maison, l’équité salariale, le maintien des CPE... Les motifs pour se battre contre des choses qui nous oppriment plus qu’un rendez-vous matinal devant le miroir ne manquent pas.

Et en plus d’être féministes, beaucoup de femmes sont aussi travailleuses et mènent donc une double lutte : équité ET indexation des revenus, garderies ET services de santé publics. Cette réalité est elle aussi épuisante, tout comme l’est celle de la double tâche : emploi salarié ET travail domestique. En 2010, les hommes canadiens ne consacraient toujours que 63 % du temps dédié par les femmes au travail domestique. Alors parfois, il y a nécessairement des endroits où il faut lâcher prise.

Au fond, il n’y a pas de différence radicale entre la petite robe et l’eye-liner : aucun des deux n’est «naturel»

Et au bout du compte, le meilleur incitatif à lâcher prise est la relation hétérosexuelle. Comme il est difficile d’aller à l’encontre d’une norme tellement chérie par ceux dont nous voulons à la fois combattre les privilèges et conquérir! Oh oui, certains «n’aiment pas» le maquillage, nous disent-ils. Souvent, ce qu’ils veulent dire, c’est qu’ils n’aiment pas certains types de maquillage, notamment le maquillage trop marqué, mais finalement ils ne savent pas vraiment différencier une fille qui a du mascara d’une autre qui n’en a pas. Ce qui est sûr, cependant, c’est que la plupart d’entre eux préfèrent les plus «féminines» quand même. Au fond, il n’y a pas de différence radicale entre la petite robe et l’eye-liner : aucun des deux n’est «naturel». Alors, ne vous épuisez pas à nous dire qu’on est plus belles au naturel. Non, surtout pas.

Se «libérer» des normes : un travail éreintant

Souvent, les hommes qui veulent nous «libérer» des normes esthétiques de la culture dominante nous contraignent en fait vers les normes d’une sous-culture. Si ne pas s’épiler est effectivement moins épuisant que de s’épiler, il en va autrement pour d’autres codes. Se raser une partie de la tête ou se teindre les cheveux de drôles de couleurs restent des gestes de beauté qui, malgré qu’ils paraissent subversifs pour la majorité de la population, correspondent bel et bien à ce qui est attendu de nous dans un certain milieu, en plus de demander un investissement de temps lui aussi significatif.

De plus, ces codes restent spécifiquement «féminins». En effet, les coupes de cheveux de garçons dans ces milieux alternatifs ne sont pas les mêmes que les coupes de cheveux de filles. De la même façon, si ces dernières mettent des collants troués, elles restent tout de même en jupe. En d’autres termes, elles acceptent de se différencier puisque, par définition, la différenciation est ce qui est à la base de la relation hétérosexuelle.

Au fond, n’est-il presque pas plus subversif, dans ces milieux, de suivre la culture dominante? Ce qui serait réellement subversif, cependant, ce serait de commencer à refuser de plaire à l’un comme à l’autre de ces groupes. Refuser la «féminité», sous sa forme dominante ou contre-culturelle, demande toutefois une énergie folle que je me cherche encore. J’admire celles qui ont eu le courage de le faire.

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