Série Parti(es) - Euro 2016

La clôture

Calais, France
David Champagne

«Vous verrez, c’est au milieu ne nulle part» m’a t-on répondu pour indiquer le chemin devant mener à la «Jungle». Et ce «milieu de nulle part», c'est ici, à Calais, le bout du monde pour des milliers de personnes réfugiées arrivées de Syrie, d’Érythrée, d’ailleurs.

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Toutes sont parties de très loin, ont tout laissé, plusieurs ont fait la traversée de la Méditerranée. Toutes ont marché des jours et des nuits sur les routes d’Europe, y ont cru et regardent maintenant, comme moi, cette interminable clôture de quatre mètres, surmontée de barbelés, qui empêche l’accès au port de Calais et au traversier vers l’Angleterre.

Il faut d’ailleurs la longer à pied sur quelques kilomètres, cette clôture barbelée, pour comprendre que rien n’y fera; personne ne passera. Elle est solide, elle dit «no» et elle est gardée par de nombreux policiers postés sur toute sa longueur.

Elle est solide, elle dit «no» et elle est gardée par de nombreux policiers postés sur toute sa longueur.
David Champagne

L’équation devient alors la suivante : les personnes réfugiées veulent par-dessus tout traverser la Manche pour vivre et profiter des conditions du Royaume-Uni. Le Royaume-Uni ne veut pas, les policiers et une clôture les en empêchent du côté français, on se replie donc à Calais pour dormir quelque part et attendre le bon moment. Cela se passe dans ce lieu appelé «la Jungle».

Pour y arriver, pour accéder à cette jungle, il faut marcher, encore marcher, sur d’autres kilomètres, dans la «zone des Dunes», si près et à la fois si loin du port de Calais et de sa clôture.

Le long du sentier qui y mène, on y croise des centaines de personnes qui en arrivent, qui y retournent, qui sont couchées ou assises sur le sol, qui cherchent, qui se cherchent, qui passent le temps. La sont Africain-es, l’autre, du Moyen-Orient. Elles sont en groupe, parfois de deux, souvent de 6, 8, 10 mais, jamais seules. Quelques-unes vous disent «bonjour» ou «hello», plusieurs vous dévisagent parce qu’il n’est pas tout à fait normal pour un «étranger» d’être là, les autres vous ignorent, tout simplement.

Quelques-unes vous disent «bonjour» ou «hello», plusieurs vous dévisagent parce qu’il n’est pas tout à fait normal pour un «étranger» d’être là, les autres vous ignorent, tout simplement.

Et vous rencontrez cet homme du Mali, parti il y a quelques mois sans sa famille. Vous échangez trois ou quatre mots d’anglais avec ce groupe de garçons qui ont fui la Syrie et la guerre alors qu’ils avaient 18 ans; ils en ont maintenant 19 et 20. Vous baissez les yeux devant ce type qui vient de faire au moins trois kilomètres avec un panier d’épicerie à demi rempli qui permettra de nourrir plusieurs personnes pour une semaine. Vous regardez passer des hommes qui portent des manteaux d’hiver que personne chez moi ne donnerait. Vous entendez la prière provenant d’une radio placée au centre d’un petit attroupement. Vous donnez la main à un homme de votre âge sans plus de mots. Tous ont une vie, ont mille vies, une histoire et mille histoires.

Puis, sur ce même sentier, vous avez un brin de discussion avec des gens de l’association humanitaire «Audace», habituée de travailler avec la population au Sénégal et qui sont maintenant à la rescousse, chez eux en France, des personnes réfugiées de Calais. «Nous offrons aux gens sur une base volontaire d’être déplacés dans des centres d’accueil un peu partout dans le pays» dit l’un des bénévoles devant un groupe d’une quinzaine d’hommes qui attendent sur le bord de la route un autre transport vers l’inconnu. «Ce n’est pas facile, mais certains acceptent» dit le bénévole avant de faire monter le groupe dans une camionnette blanche.

Tout ceci est effectivement le milieu de nulle part.

D’autant qu’on dit officiellement que la Jungle de Calais a été démantelée en mars dernier par les autorités et que les personnes réfugiées ont été relocalisées ou sont partis. Pourtant, elles y sont toujours, par milliers, à la fois motivées et désespérées. Je les ai vues, je leur ai parlé et je sais qu’elles y seront encore demain.

Ah oui, j’oubliais presque. Ce soir, toute l’Europe et une bonne partie du monde avaient les yeux tournés vers Marseille et le match Allemagne – France. La France a gagné. La France est en finale.J’ai la conviction que, malgré toutes les peines du monde, la fête sera aussi grande pour la finale de dimanche dans la Jungle de Calais que dans le Stade de France. Parti, partie, parti(es)…

J’ai la conviction que, malgré toutes les peines du monde, la fête sera aussi grande pour la finale de dimanche dans la Jungle de Calais que dans le Stade de France. Parti, partie, parti(es)…

«J’espère que tu auras aussi en toile de fond le référendum sur l’avenir de l’Europe en Angleterre, les personnes réfugiées, la montée des radicalistes et tout le reste, les petits bonheurs quotidiens, les gens qui vivent et avancent!»

– Carine Guidicelli, une amie «humanitaire» qui aide ce monde à sa façon.

Sur le même sujet : La jungle de Calais

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