Primeur

Une artiste d’ici à Rio

Danse
Nicolas Derné

Mais pas nécessairement pour encenser les prochains Jeux olympiques, qui s’y dérouleront du 5 au 21 août. En effet, l’artiste Rhodnie Désir s’envolera pour le Brésil le 27 juillet afin d’y présenter, dans le cadre de la programmation francophone des JO, la prochaine étape de son projet Bow't Trail, qui vise à témoigner de l’héritage rythmique de nombreux pays. Rencontre avec une artiste au parcours unique et engagé.

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Attablée dans un café de Rosemont, je rencontre cette femme pétillante, pleine d’énergie, dont j’avais entendu parler à quelques reprises déjà. On discute des difficultés d’être travailleuses autonomes, entrepreneures, femmes, mais aussi des joies et de la liberté que ça apporte, et des possibilités de création, dans son cas. Elle me parle de ses parents immigrants, de ses origines haïtiennes, de la pression de la réussite qui vient avec le fait d’être une enfant d’immigrants, de la curiosité envers l’autre qui l’a toujours habitée, dès son plus jeune âge, alors qu’elle organisait des cours informels de toutes sortes avec le voisinage qui n’avait pas le choix d’y être, tellement la petite fille était convaincante et pleine d’entrain.

Après un parcours en tant que danseuse accompagnant diverses troupes d’ici et d’ailleurs, Rhodnie Désir souhaitait donner un véritable sens à sa création artistique.

Après un parcours en tant que danseuse accompagnant diverses troupes d’ici et d’ailleurs, Rhodnie Désir souhaitait donner un véritable sens à sa création artistique. «Je me rendais compte que je faisais n’importe quoi sur la scène, et que les gens s’en foutaient, au fond, de ce que je leur donnais. Dès qu’on voit un homme ou une femme faire de la danse “africaine”, on se dit qu’on va avoir du “fun”, que ça va être “chaud”, sans aller plus loin. Je trouvais qu’il manquait vraiment une vision artistique et un sens profond des choses», raconte la jeune femme. C’est ainsi que son désir de créer un projet authentique et significatif est né. Après une première création, Bow't, et une tournée en 2012-2013, le Bow't Trail a pris son envol début 2016, avec pour première destination la Martinique.

Résister par la danse

«Dans Bow’t, Rhodnie aborde le propos de la migration et de la déportation, tout en traçant un pont net entre l’actualité entourant les migrants actuellement en mouvement. Et c’est en isolant ce dernier terme, déportation, et en l’approfondissant qu’elle choisit d’aborder l’un des plus grands crimes contre l’humanité: la traite négrière [...]», peut-on lire sur le site web du projet.

Nicolas Derné

Depuis début 2016, donc, une étape en Martinique, grâce notamment au succès d’une campagne de sociofinancement, et plusieurs autres à venir, dont le Brésil. «Ce projet, c’est très particulier à cause du contexte des Jeux olympiques, mais justement, c’est pour ça que je suis si contente d’y aller, témoigne l’ancienne travailleuse du domaine de la publicité. On me donne plein de contacts, mais j’ai envie de ne rien savoir d’avance, de voir, de sentir ce qui va se passer là-bas. J’ai besoin de rencontrer la culture par les gens sur place.» Cette dernière affirmation est la base de la démarche de Rhodnie.

Ce projet, c’est très particulier à cause du contexte des Jeux olympiques, mais justement, c’est pour ça que je suis si contente d’y aller

Le Bow't Trail, c’est donc cette volonté de faire vivre l’histoire à travers la danse. Il ne s’agit pas seulement d’un spectacle de danse, formaté, que la danseuse transporte d’un pays à l’autre. Un véritable travail de longue haleine − recherche, contacts et immersion dans les pays − précède la performance. «Rien n’est jamais scellé à l’avance. Je ne serais pas à l’aise d’arriver avec quelque chose de déjà prêt. L’idée, c’est au contraire de se laisser imprégner par l’histoire, les lieux, les rencontres», indique la danseuse. La recherche de l’endroit où est présenté le spectacle est également un aspect important de la représentation, qui évoque souvent un haut lieu symbolique de la traite des esclaves, comme l’île de Gorée au Sénégal, par exemple. «Le jour de la représentation, les gens ne réalisent pas tout le travail, toutes les luttes qui ont été menées pour que ce que je fais, comment et où, donnent ce résultat», confie la créatrice.

Surmontant son syndrome de l’imposteur notamment dans l’apprentissage des danses étrangères, la danseuse, forte de la réception positive de ses représentations à l’étranger, croit qu’elle peut vraiment transmettre la force de la résistance des peuples exilés et exploités à travers la danse, le corps.

L’importance de la rencontre

«Le Bow't Trail retrace à rebours l’héritage marquant des peuples africains et afros-descendants (Afrique, Caraïbes, Europe et Amérique du Nord). Dans chacun des 40 pays, Rhodnie Désir et son équipe effectueront un séjour de 30 jours durant lesquels ils consacreront 10 jours à des actions culturelles et éducatives, pour un cumul de 400 jours d’actions à rebours (40 x 10 = 400). Le tout, en référence symbolique aux plus de 400 ans de traite négrière et d’esclavage. Un espace de rencontre porteur de mémoire», peut-on encore lire sur le site web.

C’est donc dire que le projet de Rhodnie Désir est empreint de réelles rencontres et d’un respect total de la culture de l’Autre, dans une perspective réelle de transmission et d’éducation historique, sociale et culturelle. En plus du spectacle en lui-même et de toute la démarche qui l’entoure, l’artiste tient à laisser des traces de son ambitieux projet. «J’ai toujours voulu créer une école, pas de danse, mais d’éducation à la démocratie, aux processus créatifs. Finalement, je le fais à travers le Bow't Trail, auquel est associé un site web et un projet de webdocumentaire, réalisé par la documentariste Marie-Claude Fournier», explique Rhodnie.

Michel Pineault

«Il faut vraiment que je me mette en position d’écoute totale, sans m’approprier quoi que ce soit, et en me disant “je ne connais rien”, pour être réceptive à 100% à la culture de l’autre. J’accepte de repartir à zéro chaque fois. C’est dur, mais en même temps, c’est vraiment beau», confie la danseuse, qui ne se verrait pas faire les choses autrement. Elle privilégie également une union parfaite entre le musicien qui l’accompagne, au tambour, et elle, ses mouvements étant directement inspirés de la musique et de la culture dont elle s’imprègne.

Pour Rhodnie, le Bow't Trail est un véritable acte de résistance, dans sa forme comme dans son message. «La résistance te permet de naître. La résistance, c’est une nécessité de la société, et une nécessité pour ne pas sombrer, pour vivre», dit l’artiste.

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