FSM 2016

Les créateurs de monnaie

Photo: Fabien Blank

Le Forum social mondial de Montréal a beau être, selon les mauvaises langues, le «Davos du pauvre», il s'y brasse quand même de l'argent…C'est ce que Ricochet a pu constater ce mercredi, lors d'un atelier qui a réuni les personnes intéressées par la création de monnaies locales.

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Il est 9 h du matin et la petite salle de cours de l’UQÀM manque de chaises pour accueillir la cinquantaine de participants au FSM venus rencontrer Martin Zibeau. Ce dernier anime l’atelier S’organiser au lieu de se faire organiser, et parle de la coopérative de solidarité Horizons gaspésiens, dont il fait partie. Il s’agit d’une initiative protéiforme, incluant un espace autogéré, le Loco Local à Bonaventure, dont 28 clés circulent en Gaspésie. M. Zibeau ne saurait dire dans les mains de qui elles se trouvent en ce moment : «On n’a pas de mission ni de vision, c’est ouvert à tous», explique-t-il alors qu’une partie de l’audience semble douter de la possibilité de réaliser un tel projet sans charte précisant les règles d’utilisation du lieu...

Horizons gaspésiens, c’est aussi une banque d’heures afin de faire de l’échange de services, ou Loco Linux, une bande de geeks qui donnent une seconde vie aux vieux ordinateurs en les faisant tourner sur Linux. Mais on se rend vite compte que ce matin, la grande majorité de l’assistance est venue pour entendre parler du demi. Cette monnaie locale gaspésienne, obtenue en coupant des billets de 20$ en deux, a fait parler de Martin Zibeau dans tous les journaux de la province. Ce qui était au début une blague pensée par «trois gars un peu chaudailles», de son aveu même, est maintenant accepté dans 20 commerces de la péninsule gaspésienne.

Mais on se rend vite compte que ce matin, la grande majorité de l’assistance est venue pour entendre parler du demi.

Le demi fait jaser

Si son initiateur voit grand («J’aimerais le voir utilisé à Montréal ou à Québec»), il insiste néanmoins sur son apport à une petite communauté : «Le demi, c’est un outil qui crée des rencontres : il faut que le commerçant et le client se parlent pour que la transaction puisse se faire. Le premier demande au second s’il accepte le demi.»

Démonstration est faite lorsque Éric, un participant, devient «sa propre banque centrale» et se fabrique deux demis à l’aide d’une paire de ciseaux afin d’acheter le livre Sécession, une autre création de Horizons gaspésiens – dans laquelle la Gaspésie devient un pays indépendant. Une dame est choquée quand Martin Zibeau saisit le demi et y écrit le nom d’Éric : «C’est sacré, un billet!» s’exclame-t-elle. «C’est pour ça qu’on fait ça, lui répond le Gaspésien, tout sourire. Pour qu’on se demande pourquoi on est attachés à l’argent!»

Petit à petit, l'assistance comprend où Martin Zibeau veut en venir : quelle est la valeur d'un billet?

Petit à petit, l'assistance comprend où Martin Zibeau veut en venir : quelle est la valeur d'un billet? Elle est fictive, décidée par une banque. Et où se situe la valeur dans nos échanges quotidiens? Certainement ailleurs que dans le passage d'un billet d'une main à l'autre.

Qui veut des bélugs?

Si l’idée derrière le demi est de faire parler et réfléchir, le projet de Bruno Bazire a une toute haute portée. Avec sa compagne Françoise, il souhaite implanter une monnaie locale dans le sud-est de la France : le bélug, «étincelle» en provençal. Montréal et son Forum social sont une étape de leur voyage, au cours duquel ils vont observer diverses expériences d’implantation de monnaie locale.

Bruno et Françoise espèrent bénéficier de subventions, comme il en existe pour créer des monnaies locales en France. Il leur faudra mettre en banque une somme équivalente à celle qu’ils imprimeront en bélugs, afin qu’il n’y ait pas de création monétaire ; pour ce faire, ils expliquent vouloir faire affaire avec une «banque éthique» (qui n’investit pas dans l’armement, par exemple).

Eux souhaitent écrire une charte indiquant qui peut utiliser la monnaie, afin que celle-ci ait un impact positif sur leur communauté, au-delà du fait que les billets en bélugs y soient forcément redépensés. En ajoutant quelques règles, ils pensent pouvoir influer sur les habitudes des commerçants. Par exemple, un restaurateur qui trie ses déchets pourra commercer en bélugs, ce qui peut lui attirer une clientèle potentielle : celle qui possède de cette monnaie…

Alors qu’en 2016, on parle beaucoup d’évasion fiscale et que les gouvernements courent après Uber et consorts pour récupérer quelques taxes, il flotte une atmosphère légère dans la petite salle de l’UQÀM : rien de tout cela ne peut se produire, en monnaie locale.

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