FSM 2016

Un monde d’innombrables possibles

Photo: Andrew Branch

Le collectif Main visible est un regroupement de professeur-e-s et d’étudiant-e-s en sciences économiques qui cherche à promouvoir les écoles de pensée hétérodoxes. La presque totalité des départements de sciences économiques de nos universités sont dominés par les néoclassiques, héritiers de la pensée libérale classique. Cette hégémonie étouffe non seulement la dissension, mais empêche la discussion scientifique au sein de la discipline de s’orienter vers d’autres possibles. Pourtant, il existe de nombreux autres courants de pensée économique, souvent représentés dans le monde universitaire dans les départements de sociologie ou de science politique, par exemple. C’est dans ce contexte que Main visible organise une exposition dans le cadre du Forum social mondial : «Possibilités, un dialogue entre l’art et l’économie ». Un dialogue entre sept artistes et autant d’économistes, proposant des réflexions sur l’endettement, la décroissance, le travail, l’écologie, l’économie sociale et les communs, le bien-être et le pluralisme. J’ai l’honneur d’être le commissaire de cette exposition, présentée du 10 au 12 août à l’espace MAI Montréal, arts interculturels. Je vous propose ci-dessous mon texte de commissariat.

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La dynamique de la vie matérielle et économique repose, en grande partie, sur l’innovation et la créativité. Le développement du capitalisme depuis la révolution industrielle a assuré sa croissance notamment par l’innovation technologique, qui a permis d’augmenter la productivité du travail. C’est la raison pour laquelle les «décideurs» économiques et politiques sont obsédés par la recherche-développement, véritable moteur de la création de valeur et de la croissance économique. De manière plus générale, toutefois, les sociétés précapitalistes, ou parallèles au capitalisme, se sont développées grâce à la créativité et l’inventivité humaines. Cependant, l’hégémonie quasi totale de l’idéologie et du mode de fonctionnement du capitalisme sur l’ensemble de la planète a pour conséquence d’imposer l’innovation technologique, visant à augmenter la productivité, comme seul moteur de son développement.

C’est ainsi que la créativité socialement utile se réduit aujourd’hui à l’innovation technique destinée à des applications industrielles rentables qui favoriseront la croissance économique.

Pourtant, la créativité humaine peut être au service d’autres objectifs. Les réflexions qu’on voit poindre ces dernières années, l’émergence de multiples projets d’«utopies concrètes» portées par des mouvements sociaux variés, montrent qu’elle possède le potentiel de changer le monde. Décroissance, monnaies locales, coopératives, économie collaborative, communaux, autonomie alimentaire, simplicité volontaire, décarbonisation... La liste est longue et les propositions, diversifiées. Ces initiatives s’attaquent tant au niveau micro (voire à l’ultra-local) qu’à l’économie globale. Toutes, cependant, ont recours à d’autres formes de créativité que la simple innovation technologique et, surtout, cherchent à transformer en profondeur le mode d’organisation économique que nous connaissons.

Elles génèrent, ainsi, un monde d’innombrables possibles.

Ces propositions ne convergent pas vers un ensemble cohérent de transformations institutionnelles et industrielles. Bien au contraire, elles entrent plus souvent qu’autrement en contradiction entre elles, au moins partiellement. En cela, elles reflètent la profonde diversité émergeant de la créativité humaine. Elles génèrent, ainsi, un monde d’innombrables possibles.

«Possibilités» explore une partie ces potentialités. Ce dialogue entre artistes et économistes montre que la créativité ne se réduit pas qu’à l’innovation telle qu’on l’entend ordinairement. Les arts visuels offrent autant une lecture de notre monde, de nos relations avec lui, de nos affects que de nos interrelations – lecture qui recourt à des langages, grammaires et vocabulaires impossibles à appréhender par le discours analytique des sciences sociales ou de l’action politique. En cela, ils permettent d’ouvrir les possibles et d’enrichir le discours politique et économique.

Bien plus – les sept dialogues de «Possibilités» cherchent à le mettre en lumière –, les arts visuels montrent l’importance de disposer d’une pluralité de points de vues sur le monde. La pensée économique qui domine presque sans partage dans l’espace public et l’idéologie qui règne de manière tout aussi hégémonique n’offrent aucun espace ni à la dissidence, ni à imaginer d’autres mondes possibles. Cette École, dite «néoclassique», est indissociable de l’idéologie néolibérale ; elle l’alimente d’un fondement pseudoscientifique qui valorise essentiellement l’intérêt privé et, à terme, la concentration ploutocratique du pouvoir.

Le discours économique est écrasé par une pensée unique qui a pour conséquence de maintenir la domination d’un capitalisme gangrené, destructeur et violent. Au moment charnière de l’histoire que nous vivons présentement, favoriser l’éclatement de cette hégémonie n’est pas que souhaitable : il s’agit d’une nécessité et d’un devoir. La meilleure manière de le faire consiste à multiplier les avenues futures, vers lesquelles le plus grand nombre d’entre nous souhaiterons nous diriger. Puisqu’il existe de multiples voies possibles, le dialogue entre ces divers possibles nous permettrait de nous réapproprier la marche du monde. La créativité artistique constitue probablement l’ingrédient essentiel à cette réappropriation. En autant que les acteurs politiques, et particulièrement les économistes, y soient à l’écoute et entrent en dialogue avec elle.

Au moment charnière de l’histoire que nous vivons présentement, favoriser l’éclatement de cette hégémonie n’est pas que souhaitable : il s’agit d’une nécessité et d’un devoir.
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