Hoodstock 2016

La gauche qui se tient loin de Montréal-Nord

Photo: Tony Webster

À l’écart du centre-ville et du parc Jarry, où se déroulaient les activités officielles du Forum social mondial, une foule compacte était entassée sous une tente pour débattre de racisme systémique. C’est ce samedi qu’avait lieu le Sommet Noir, troisième édition de Hoodstock, à Montréal-Nord. Un endroit où, visiblement, une partie de la gauche hésite à s’aventurer.

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Pourtant, le choix du lieu était hautement symbolique. C’est ici, dans ce même parc Henri-Bourassa, que Fredy Villanueva est tombé sous les balles de la police il y a huit ans. Sur ce terrain, les participants de «l’autre Forum social» ont cherché à faire entendre leurs voix. Mais plusieurs de leurs alliés potentiels semblaient faire la sourde oreille.

Pour l’observateur que j’étais, la symbolique du lieu se doublait d’une charge affective particulière. Le parc Henri-Bourassa est en quelque sorte la cour arrière de l’école où j’ai fait mes études secondaires. Un endroit dont je garde d’excellents souvenirs, mais qui réveille aussi certaines de mes propres cicatrices. Un des nombreux espaces où je me suis moi-même heurté à une clôture sociale difficile à abattre : celle du genre. Dans ce parc, les rumeurs adolescentes sur «mes manières» venaient souvent contrarier mes efforts désespérés pour apparaître comme «normal».

Ce qui ne signifie en rien que l’événement était marqué par un consensus monotone ou qu’il était exempt de tensions.

Le lieu me semblait donc tout désigné pour s’attaquer à un autre principe de différenciation qui divise le monde social en groupements hiérarchisés : la race et l’ethnicité. Ici, point besoin de discuter sur le sexe des anges ou de déterminer s’il y a ou non du racisme. La conviction partagée qu’il y a un problème était une condition préalable à des échanges approfondis sur des questions comme le logement, la santé mentale, le profilage racial, la violence policière ou l’imbrication des rapports de pouvoir. Malgré les expériences distinctes qu’en font les différents groupes sociaux et les fractions qui les composent, la volonté de «faire cause commune contre le racisme» dominait la discussion. Ce qui ne signifie en rien que l’événement était marqué par un consensus monotone ou qu’il était exempt de tensions.

En marge du Forum social et de la gauche officielle

Lorsqu’elle a pris la parole en fin de soirée, la professeure américaine Rose Brewer a déploré la déconnexion entre l’organisation du Forum social mondial et les forces rassemblées à Montréal-Nord. Une critique qui a visiblement mis mal à l’aise la représentante du FSM présente sur les lieux. Si Hoodstock ne figurait pas dans la programmation officielle du Forum social, ont insisté les organisateurs, c’est avant tout parce que l’événement a été confirmé après l’impression du matériel promotionnel et qu’il se déroulait trop loin des autres activités. Une explication qui fait bien peu pour défaire le cliché d’une gauche confinée au territoire desservi par la ligne orange.

Aux yeux de plusieurs participants, toutefois, cet accroc est surtout symptomatique des rapports de force qui traversent bien des mouvements sociaux progressistes à hégémonie blanche. Où investir nos énergies, a demandé une auditrice, quand la dynamique militante des organisations de la gauche officielle débouche constamment sur une occultation de nos réalités? À cette question, Émilie Nicolas a donné une réponse sentie. L’initiatrice de la pétition demandant une commission sur le racisme systémique a déploré la lenteur des grandes centrales syndicales, la FTQ au premier chef, à se joindre au mouvement. Malgré l’appui de Québec solidaire et de la Fédération des femmes du Québec, elle s’étonne que le mouvement syndical se fasse doubler par la Commission jeunesse du PLQ sur une revendication à caractère progressiste. Un retard révélateur de la difficulté d’une partie de la gauche à admettre que les divisions ethniques et raciales sont des divisions sociales et politiques.

Un retard révélateur de la difficulté d’une partie de la gauche à admettre que les divisions ethniques et raciales sont des divisions sociales et politiques.

Politiser les «fausses divisions»

La force d’un événement comme Hoodstock est justement de venir prendre le contre-pied d’un tel aveuglement. En insistant sur le caractère systémique du racisme, on vient souligner qu’il relève d’une organisation sociale et non de la nature ou d’une simple faute de jugement. Ce faisant, on se donne déjà une prise considérable pour agir. En affirmant que les processus qui divisent le monde social en groupes différenciés et hiérarchisés sur les plans ethnique ou racial sont le produit de l’histoire humaine, on rend problématique ce qui passe pour normal. Du même coup, on rend pensable la transformation ou même la suppression de ces divisions par l’histoire humaine. Et dès lors, on s’écarte des analyses tronquées et moralisatrices qui réduisent le racisme à une attitude condamnable, mais localisée dans les têtes de quelques esprits égarés.

Cet angle mort n’est pas l’apanage de «la droite», comme on l’a bien vu cette fin de semaine. Vrai, le déni le plus évident se trouve souvent sous la plume des conservateurs décomplexés, pour qui le racisme est une pure invention vouée à «dénigrer le Québec». Mais à cette droite qui se nomme comme telle répond parfois une gauche qui voit dans le racisme et le sexisme de «faux clivages» imaginés par les démagogues et «l’élite» (laquelle?) pour diviser «le peuple». Comme s’il suffisait de détourner l’attention des tribuns populistes pour qu’enfin, chacun se donne la main et s’engage dans le «vrai combat» contre le 1%. Un combat exempt de contradictions sur les axes de la race ou du genre, cela va sans dire, puisque celles-ci ne sont que de pures illusions... Dites qu’elles n’existent pas et elles disparaîtront!

Comme s’il suffisait de détourner l’attention des tribuns populistes pour qu’enfin, chacun se donne la main et s’engage dans le «vrai combat» contre le 1%.

Pour avoir moi-même été du mauvais côté d’une de ces «fausses divisions», je sais que le conflit social est loin d’être si simple. Pour se donner une mince chance de venir à bout des rapports de pouvoir qui divisent le monde social, au Québec comme ailleurs, il vaut mieux accepter de les regarder en face et travailler à les faire reconnaître comme des divisions socialement construites. Dire qu’elles ne sont ni des essences immuables, ni de grossières idéologies inventées de toutes pièces par la bourgeoisie pour maintenir sa domination sur un peuple homogène. Ce qui est vrai pour les rapports de classe devrait aussi valoir pour les rapports sociaux de race, d'ethnicité et de sexe. Pour ébranler réellement ces divisions qui déplaisent tant à ceux qui regrettent la fragmentation du «commun», encore faut-il éviter de taper sur la tête de ceux et celles qui s’évertuent à les politiser. Ou, du moins, être présent et tendre l’oreille quand ils se réunissent pour le faire.

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