Travail

Vivre pour travailler

Photo: Comfreak

Tout le monde nous l’avait dit qu’en allant en sociologie, on n’aurait pas de job. Mais à l’époque, on le prenait plus comme un gag : «Hahaha, pas de job !». Ça semblait une réalité lointaine et abstraite. On ne savait pas encore à quel point ça pouvait être nul d’être des adultes, à quel point on aurait dû faire trois baccalauréats pour «snoozer» le reality check.

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J’ai une amie qui vient de graduer. Elle ne savait pas trop ce qu’elle voulait faire après son bac, alors elle a décidé de ne pas suivre l’autoroute académique jusqu’à la maîtrise et de se mettre dans l’accotement sur les quatre flasheurs, le temps de trouver son chemin.

Quand elle me disait que c’était difficile trouver un travail, même un qui ne demandait pas vraiment de qualifications, je croyais qu’elle exagérait. Maintenant que j’ai distribué des CV avec elle, que je l’ai vue se faire renvoyer de deux jobs de service en une semaine pour des raisons absurdes et se faire presser le citron jusqu’à la pelure à son nouveau travail, j’ai ravalé mes paroles.

Elle savait surement qu’elle ne serait pas employée comme sociologue en sortant du bac, mais je ne pense pas qu’elle s’imaginait faire des shifts de presque 24 heures, avec les transports pour aller et revenir de la job. Je ne pense pas qu’elle s’imaginait faire des semaines de 75 heures et avoir tellement mal à toutes ses articulations qu’elle ne pourrait même plus faire de yoga à la fin de l’été. Je ne pense pas qu’elle s’imaginait se mettre à pleurer en plein service parce que le poids de son corps deviendrait trop lourd à porter, alors ne parlons même pas de toutes ces assiettes…

Et quand on est déjà épuisée par ses horaires, avec quelle énergie confronter, se défendre, revendiquer?

J’aurais envie d’être fâchée contre elle, de la secouer pour qu’elle exige de travailler moins, pour qu’elle les oblige à respecter les normes du travail. Mais elle m’a dit qu’elle avait peur qu’ils se mettent à ne lui donner que les pires shifts si elle se plaignait, ceux qui sont à la fois les plus pénibles et les moins payants. Et quand on est déjà épuisée par ses horaires, avec quelle énergie confronter, se défendre, revendiquer? Quand on fait déjà un travail qui, loin d’être une vocation, sert essentiellement à payer son loyer, veut-on vraiment rajouter une couche de désagréable en se tapant l’attitude passive agressive des boss parce qu’on a osé rappeler qu’il y avait peut-être un humain en dessous du tablier?

Nourrir la bête

Je me demande qui est le ou la sadique qui concocte des horaires de 75 heures par semaine? Qui fait finir quelqu’un à 1h00 du matin, puis rentrer le «lendemain» à 8h00? Qui laisse ses employé-e-s tomber les uns après les autres comme des mouches? Je pourrais essayer de reporter la faute sur mon amie, lui dire de changer de job à nouveau. Mais je sais très bien qu’aux deux précédentes aussi les normes du travail servaient plus d’accessoire folklorique que d’entente minimale. Le problème n’est pas circonstanciel, il est structurel.

C’est dans ce contexte que me revient en tête une image tirée de La Matrice. C’est un professeur qui nous l’avait montrée dans le cours Marx et le conflit social, à l’époque où je me disais encore « Hahaha, pas de job! ». On y voit une machine monstrueuse, «la matrice», et, lové au creux de chacune des pattes de cette immense araignée, un humain. Un petit humain vulnérable, roulé en boule, dont la seule et unique fonction est de fournir l’énergie vitale à cet hideux tas de ferraille. Un programme est diffusé dans sa tête, si bien qu’il croit mener une vie pour lui, avec ses joies, ses peines et ses choix. Mais la vérité, c’est qu’il ne vit que pour travailler.

Un appétit insatiable

Je pense à la machine que nourrit mon amie, à beaucoup plus petite échelle, pis c’est toujours ben juste un maudit resto. Pas une salle d’urgence, une tour de contrôle ou un orphelinat. C’est l’endroit où tu vas t’assoir quand t’as faim et que t’as envie de te gâter. Ça me semble absurde d’être en train de voir mon amie se crever pour ça.

Mais je crois que ceux qui ont le plus faim, ce sont surtout les patrons et les patronnes. Au fonds, ils et elles s’en foutent bien de servir des salades. Les besoins sociaux ne sont que des moyens par lesquels ils et elles parviennent à leur véritable fin : faire le plus de cash possible grâce au travail de leurs employé-e-s. Ils et elles pourraient tout aussi bien dresser des phoques à faire tourner des ballons sur leur nez, vendre des armes ou creuser des tunnels s’il y avait de l’argent à faire avec ça.

Et dans la jungle de cette économie non planifiée où tout le monde essaie de trouver une niche pour sa cupidité, on se rend compte que l’on n’a jamais autant produit de choses, mais qu’on a toujours du mal à assurer les besoins de base de la population. Et à protéger minimalement la santé des travailleurs et travailleuses, parce que c’est sur leur dos que tourne la machine. Nos parents pensaient que l’éducation nous protégerait de la précarité, mais finalement, elle nous a seulement fourni les notions pour mieux réfléchir notre aliénation. Le reality check de la fin de nos études nous confirme qu’on ne peut plus se contenter d’interpréter ce monde qui ne tourne pas rond. Il faudra aussi s’employer à le transformer.

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