Éducation

Minuit moins une pour l'éducation supérieure

Les recommandations les plus controversées du Rapport Demers ont été écartées, mais sa logique continue d'informer les actions du gouvernement.
Photo: Eser Aygün

Le rapport Demers aura suscité beaucoup de remous et d’inquiétude. Yves Bolduc avait salué les recommandations du rapport, alors que François Blais était resté plutôt silencieux. La récente sortie d’Hélène David, qui affirme que la formation générale sera maintenue dans son intégralité, change la donne. Mais voilà que la ministre annonce la tenue de consultations sur l’enseignement supérieur, qui se tiendront du 6 au 14 octobre.

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Surprise! Alors que des associations étudiantes, des syndicats et des regroupements de professeur.e.s comme la Nouvelle alliance pour la philosophie au collège (NAPAC) s’inquiétaient de la mise en place rapide de certaines recommandations du rapport Demers, Mme David annonce plutôt que ces consultations mèneront à la création d’un Conseil des universités du Québec (CUQ), d’un Conseil des collèges du Québec (CCQ) et d’une Commission mixte de l’enseignement supérieur (CMES).

Les consultations proposent également quelques modifications mineures quant au Règlement sur le régime des études collégiales. Au final, il semblerait que Mme David ne propose que de nouvelles instances administratives et des réformes plutôt techniques. Leur but est de «se référer aux meilleures pratiques dans le monde» et de «contribuer à une évolution rapide, souple et adaptée» des cégeps et des universités. D’ailleurs, des organisations syndicales du milieu de l’enseignement défendent la création de telles instances, selon des modalités spécifiques. Bien que nobles en apparence, ces nouvelles structures s’inscrivent toutefois dans la même logique que celle du rapport Demers, et plus largement, participent d’une mise au pas de l’éducation aux besoins du marché de l’emploi.

Bien que nobles en apparence, ces nouvelles structures s’inscrivent toutefois dans la même logique que celle du rapport Demers, et plus largement, participent d’une mise au pas de l’éducation aux besoins du marché de l’emploi.

Une éducation utile

Rappelons que le rapport Demers, publié en 2014 dans la foulée des chantiers qui ont suivi le Sommet sur l’éducation supérieure en 2013, proposait de transformer massivement le réseau collégial québécois et visait explicitement l’arrimage des formations aux besoins du marché. Son auteur, Guy Demers, y proposait notamment d’accélérer la diplomation en autorisant l’obtention du DEC par le cumul d’attestations d’études collégiales (AEC), soit des formations d’un an spécialisées dans un domaine précis. Aussi, davantage de latitude aurait été accordée aux établissements pour créer des programmes d’études. En contrepartie, ces programmes auraient répondu aux exigences du marché régional de l’emploi.

En fait, les recommandations du rapport Demers manifestaient un biais idéologique où l’éducation se résumait à l’employabilité : est éduquée une personne employable et compétente. Ce biais était illustré de manière évidente par la proposition de remplacer la formation générale – les cours de littérature, philosophie, d’anglais et d’éducation physique – par des cours centrés sur l’acquisition de compétences utiles pour le marché du travail et dont le choix serait laissé aux étudiant-e-s.

Ces recommandations seront mises de côté dans le cadre des consultations lancées par la ministre David. Tout au plus évoque-t-on l’idée d’offrir des DEC par cumul d’AEC, tout en reconnaissant la difficulté de la chose. Les documents préparatoires insistent fortement sur la nécessité de la formation générale.

Rendre le changement plus souple

Ces documents mettent plutôt de l’avant la création de conseils qui auraient pour but de chapeauter l’évolution des réseaux collégial et universitaire. Ces organismes auraient pour tâche de rendre plus souple l’adaptation des cégeps et des universités à la réalité socio-économique changeante de notre monde, afin que la formation collégiale et universitaire reste toujours de qualité.

Ainsi, selon le document consultatif sur le CUQ, cet organisme aurait pour mission de conseiller et de proposer aux établissements universitaires des objectifs à atteindre pour améliorer la qualité de leurs activités et de conseiller le Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) sur la mise en place de meilleures pratiques de gouvernance et de reddition de compte au sein des universités. Ces propositions ne prennent toutefois leur sens que lorsqu’on les rapporte au contexte qui demande la création du CUQ. En effet, on évoque la nécessité «de consolider les pratiques d’assurance qualité du système d’enseignement supérieur» dans un contexte de mondialisation des échanges économiques et académiques.

De telles visées rejoignent celles qui étaient exprimées par Claude Corbo, auteur du rapport éponyme sur un éventuel conseil national des universités, rapport lui aussi publié dans la foulée du Sommet sur l’éducation supérieure. M. Corbo défendait le même programme que celui du CUQ, allant même jusqu’à proposer une évaluation complète des programmes universitaires afin d’éliminer ceux qui ne seraient plus pertinents.

Recourir aux experts, s’inspirer des meilleures pratiques internationales et adapter l’enseignement aux besoins d’aujourd’hui ne sont que de joyeuses expressions qui projettent d’aligner l’éducation aux besoins du marché de l’emploi.

L’assurance qualité, syntagme flou à souhait et pouvant être repris à toutes les sauces, réfère pourtant au processus d’optimisation de l’enseignement par le biais de mesures contraignantes que les établissements doivent atteindre, comme si on appliquait une norme ISO 9000 aux universités. Ces mesures sont inspirées du management et des entreprises privées : elles imposent aux établissements un impératif à produire des résultats et à être rentable. Ainsi, la satisfaction des employeurs à l’égard des diplômés, les retombées économiques de la recherche et la polyvalence des compétences acquises grâce à une formation sont autant d’indices servant à évaluer la «qualité» de l’enseignement. Recourir aux experts, s’inspirer des meilleures pratiques internationales et adapter l’enseignement aux besoins d’aujourd’hui ne sont que de joyeuses expressions qui projettent d’aligner l’éducation aux besoins du marché de l’emploi.

Diviser pour mieux régner

En d’autres mots, comprenons que la CUQ aurait pour tâche de veiller au maintien d’un tel paradigme dans la gestion des universités. Le CCQ reprend quant à lui les mêmes arguments et objectifs que ceux du CUQ : à l’instar des universités, les cégeps devront se soumettre à un impératif de rentabilité et de performance en suivant les normes imposées par le CCQ.

Que le Parti libéral du Québec et ses ténors défendent une vision aussi médiocre de l’éducation, cela ne surprend personne. Déjà, durant l’été 2015, un forum sur l’éducation ressemblait davantage à une sorte de salon pour vanter les mérites des pratiques du privé dans le domaine de l’éducation.

On ne peut comprendre les engagements d’Hélène David à maintenir la formation générale des cégeps, pourtant aux antipodes des idées de Demers et des autres ténors du PLQ, qu’à partir de la grogne et de la mobilisation des professeur-e-s de cégep. En témoigne entre autres le colloque de la NAPAC en 2015 sur la question, qui a eu une portée médiatique importante. De plus, les élections ne sont pas loin et les libéraux se rappellent sans doute encore le prix qu’ils ont payé quand ils ont augmenté les frais de scolarité en 2012.

Plutôt que de mener de grandes réformes alors que les partis se préparent déjà aux élections de 2018, créer de nouvelles structures administratives est ingénieux. En tant que tel, ces instances ne font «qu’améliorer» ce qui se fait déjà. Mais une fois mises en place, comment sera-t-il possible de défendre une vision égalitaire, émancipatrice et indépendante de l’éducation? Si le CUQ et le CCQ ont pour objectif de consolider l’assurance qualité au cégep et à l’université, comment y défendre autre chose qu’une vision de l’éducation réduite qu’à sa pure valeur économique? Que ce soit justement Guy Demers et Claude Corbo qui mènent le processus de consultation devrait nous inquiéter à juste titre.

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