Populismes

La lâcheté

Le Québec n'est pas à l'abri de la démagogie d'un Trump. Et les médias ne sauraient faire l'économie d'un examen de conscience.
Photo: Gage Skidmore

On aime se faire croire que le Québec, c’est loin, loin du monde de Trump. Les comportements grossiers. Les attitudes haineuses. Le mépris pour les faits. Trump, c’est la démagogie et le populisme. La libération de la parole raciste et sexiste encourage des gens remplis de ressentiment à poser des gestes violents, constate la classe médiatique, avec consternation. Le phénomène est inquiétant, note-t-elle à l’unisson, néanmoins satisfaite que le Québec en soit à l’abri.

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Mais comment ne pas remarquer la difficulté de notre classe médiatique à voir les mêmes dérives politiques et médiatiques ici? Et il n’en manque pas, pourtant. Elles n’ont pas la même intensité, certes. Nous n’avons évidemment pas un équivalent de Trump, on l’admet. Mais avouons-nous tout de même que le Québec compte sa part de mini-Trump. Et qu’ils et elles contribuent à pourrir l’espace public - et ce, sans subir les critiques soutenues qui s’imposeraient. Certains médias les ont même encouragés en leur donnant d’incroyables tribunes, de la même manière qu’ils ont encouragé Trump aux États-Unis.

Une démagogie made in Québec

Facile, donc, de voir les dérives quand elles se passent ailleurs. Cette hypocrisie me tue. Je ne suis pas capable d’embarquer. Ce serait faire abstraction des milliers de courriels haineux reçus à la Fédération des femmes du Québec (FFQ) durant nos «débats» sur les accommodements raisonnables ou la Charte des valeurs québécoises de la part de citoyen-ne-s mobilisés par l’ADQ, la CAQ, le PQ, Mathieu Bock-Côté, Richard Martineau, les Radios Poubelles à Québec, Bernard Drainville, Djemila Benhabib, Michèle Sirois, Lise Payette, Janette Bertrand, Christian Rioux, Louise Mailloux, Éric Duhaime… Notons au passage que le PLQ n’est pas exempt de démagogie dangereuse. Il faut simplement changer de thème pour identifier son rôle. Cette démagogie, le PLQ et ses sbires l’ont pratiquée durant le printemps érable en qualifiant les manifestant-e-s de meutes violentes, justifiant ainsi l’intervention répressive de la police.

La parole libérée sur les réseaux sociaux, la haine répandue en plein soleil, les attaques envers les femmes musulmanes portant le foulard : voilà le résultat lorsque les débats sont kidnappés par le populisme et la démagogie. Ils finissent par normaliser des idées qui ont pour fonction de légitimer des attitudes et des comportements dangereux pour la dignité et la sécurité d’une partie de la population.

Le plus récent exemple de démagogie dangereuse de la part d’un acteur politique date de cette semaine. Dans le cadre de la course à la chefferie du Parti Québécois, Jean-François Lisée a soutenu qu’Adil Charkaoui, soupçonné d'avoir joué un rôle dans le départ de plusieurs jeunes étudiants du Collège Maisonneuve pour la Syrie, a appuyé l’aspirant chef Alexandre Cloutier. Ça me rappelle les accusations dirigées vers la FFQ par Djemila Benhabib, qui avançait que l’organisation était infiltrée par des islamistes seulement parce que des femmes musulmanes portant le foulard en étaient membres! Que de raccourcis!

Quelle responsabilité pour les médias?

Malheureusement, les démagogues peuvent compter sur certains médias pour jouer le jeu. La semaine dernière, c’était au tour du Journal de Québec de faire peur: «Un millier de moutons égorgés pour une fête musulmane». Ce traitement ne sert qu’à créer une image de barbarie qui justifie l’idée de plus en plus répandue que l’immigration musulmane serait dangereuse pour les «valeurs occidentales», tout en faisant abstraction des pratiques culturelles autour de l’Action de grâce et de Noël qui ont pour résultat la mort de milliers, voire de millions de dindes et de cochons. La haine et la peur, ça se construit.

Ne soyons pas naïfs: l’extrême droite au Québec s’organise, se développe et se montre en plein jour. Cette frange donne la possibilité à la droite conservatrice radicalisée de paraître raisonnable, comme on a vu en France avec Sarkozy.

Conscient des dangers, il est surprenant que des journalistes et animateurs réputés se mettent à reprendre les refrains des démagogues - certes de façon plus nuancée et plus propre - mais tout de même néfaste pour la qualité du débat public. Combien de débats biaisés ont eu lieu à partir de questions formulées selon l’angle populiste et souvent réactionnaire offert par les commentateurs mentionnés plus haut?

Ce biais, je l’ai vécu l’hiver dernier. J’étais alors invitée à l’émission Médium large, animée par l’excellente Catherine Perrin à Radio-Canada, portant sur les centaines d’agressions sexuelles commises dans la nuit du Nouvel An à Cologne en Allemagne par des hommes en apparence venus du Maghreb. En effet, c’est une énième chronique de Mathieu Bock-Côté qui a servi de base pour l’organisation de l’entrevue. Cette fois-ci publié dans Le Figaro, le billet faisait le procès de l’immigration et de «l’idéologie diversitaire». Un texte qui clame que ces actes de violence sexuelle constituent plutôt «une régression civilisationnelle épouvantable qui heurte nos valeurs les plus intimes. La femme, ici, redevient une prise de guerre, comme un bien à prendre». Une guerre de civilisation où les musulmans attaqueraient les femmes blanches. Rien de moins! Toujours ces termes dramatiques et enflammés qui fouettent et mobilisent.

Pourquoi ne pas permettre une réflexion plus équilibrée? Moins orientée? Voilà ce que je questionne. Ne confondons pas Catherine Perrin à Trump. Soyons clairs. Mais soyons tout de même critiques de cette tendance à cadrer les débats à partir de points de vue dramatiques et exagérés.

L’approche, tout à fait typique par les temps qui courent, focalise davantage l’attention sur l’ethnicité des agresseurs que sur les multiples formes d’agressions sexuelles commises par des hommes, toutes origines confondues, et sur les lois permissives entourant la violence sexuelle.

Pas question de faire le tour de la culture du viol et de ses multiples expressions! Pas question de noter qu’il s’agissait en majorité d’hommes sans statut vivant complètement en marge de la société et que les bandes d’hommes isolés et ivres constituent un danger partout où ils passent. Évitons surtout de prendre en compte les centaines de cas d’agressions sexuelles (du viol aux attouchements) commises lors du festival de la bière à Munich ou les vingt viols rapportés à la police par jour, parce que ça complique l’analyse. Débattons uniquement de l’immigration et du choc des civilisations.

Au fond, identifier un monstre en la personne de Donald Trump a pour fonction de nous éviter un douloureux examen de conscience quant aux raisons de l’affaiblissement du débat public ici. C’est un peu lâche. C’est trop facile, comme la démagogie.

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