États-Unis

Donald Trump et les leçons de l'histoire

Donald Trump est-il fasciste? La réponse du correspondant du Devoir, Christian Rioux, vise à épargner le conservatisme et le nationalisme. Réplique.
Photo: Gage Skidmore

Donald Trump est-il fasciste? Plusieurs spécialistes se sont penchés sérieusement sur la question. La plupart répondent par la négative, mais peu d’entre eux nieraient le caractère pertinent de la question. Le débat a fait son arrivée au Québec sous la plume du chroniqueur du Devoir Christian Rioux. La position de Rioux sur Trump est claire : ce dernier n’est pas fasciste, et laisser entendre qu’il l’est témoigne d’une «erreur politique grave concernant l’histoire du XXe siècle et les enjeux du monde actuel». Contrairement au chroniqueur du Devoir, j’estime que la comparaison du phénomène Trump et de l’histoire des années 1920 et 1930 permet d’éclairer le premier. Si le fait d’inclure Trump ou non parmi les fascistes relève de choix normatifs et théoriques défendables, l’explication que Rioux offre de l’ascension du candidat républicain constitue «un écran qui sert à éviter de regarder la réalité en face», plus opaque que l’usage de l’histoire qu’il dénonce.

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Pour Rioux, le fascisme «se caractérise par un chef charismatique doté de tous les pouvoirs et qui communie directement avec le peuple, une idéologie totalisante pour qui le corporatisme est une façon de dépasser aussi bien le capitalisme que le socialisme, et enfin un parti unique ultranationaliste et révolutionnaire qui se distingue par son organisation militaire». Trump se distingue des fascistes, incapable par son pouvoir et son charisme de contrôler son propre parti. On verrait par ailleurs bien mal le milliardaire en finir avec le capitalisme, et Rioux considère farfelue l’idée qu’il abolisse la démocratie américaine.

Le modèle de Trump ne serait donc pas Mussolini ou Hitler mais Silvio Berlusconi, magnat des médias et ancien président du conseil italien. Le candidat républicain à la présidentielle «cultive la même misogynie et la même xénophobie décomplexées» que le Cavaliere. Trump, comme Berlusconi, serait «le représentant d’un individualisme devenu fou où le spectacle occupe toute la place». Son ascension aurait été permise par une sorte d’érosion du «monde commun» qui s’incarne dans «un paysage télévisuel d’où toute notion de service public est pratiquement disparue». Rioux conclut que «Donald Trump n’est pas le représentant d’une idéologie, mais plutôt celui d’un monde revenu de toutes les idées».

Une distinction partielle et partiale

La comparaison par divergence opérée par Rioux entre Trump et le fascisme exagère à mon avis certaines différences. La volonté de transcender le capitalisme que le chroniqueur du Devoir attribue aux fascistes ne s’est pas traduite par des actions politiques concrètes une fois ceux-ci au pouvoir. Le fait que Trump constitue ou non une menace à la démocratie américaine est un enjeu qu’il n’est pas possible de résoudre dans l’immédiat, et le croire n’est pas aussi farfelu que Rioux le laisse entendre. À certains égards, la comparaison de Rioux frôle la caricature. En contrastant le caractère idéologique des fascistes avec l’opportunisme électoraliste du candidat à la présidentielle, il met de côté à la fois les positions changeantes des premiers sur une diversité de sujets et les constantes dans le discours de Trump, notamment en matière de politique d’immigration, d’hostilité à l’égard des élites et de mobilisation de théories du complot.

L’historien américain Robert O. Paxton considère que le fascisme s’appuie davantage sur une série de «passions mobilisatrices» que sur une idéologie bien définie. Ces passions mobilisatrices recoupent partiellement les éléments de la définition du fascisme présentée par Christian Rioux. Plusieurs d’entre elles trouvent écho dans les discours de Trump : «le sentiment d’une crise majeure contre laquelle les solutions classiques ne peuvent rien» ; «la croyance que son groupe d’appartenance est une victime, sentiment qui justifie n’importe quelle action contre les ennemis intérieurs comme extérieurs» ; ou «le besoin d’une intégration plus étroite dans une communauté plus pure».

L’intérêt de la comparaison entre les fascismes historiques et les populismes de droite d’aujourd’hui réside toutefois ailleurs. Elle peut nous venir en aide dans la recherche des causes de la montée du milliardaire américain et des leçons à retenir du passé en vue de bloquer l’ascension de l’extrémisme de droite. La distinction entre Trump et les fascistes faite par Rioux lui permet de mettre de l’avant son explication du populisme de droite dans le monde contemporain en laissant de côté un passé qui remettrait en question les deux dimensions principales de sa pensée : le nationalisme et le conservatisme. En effet, il y a une constante dans la comparaison entre les années 1920-1930 en Allemagne et en Italie et la situation récente aux États-Unis : aux deux époques, les élites conservatrices ont légitimé des idées et des pratiques politiques de plus en plus radicales au nom d’un nationalisme conçu de façon toujours plus étroite. Mais selon Rioux, le passé fasciste n’est d’aucune aide pour comprendre le phénomène Trump.

Une interprétation qui épargne le conservatisme

Sur ce point, Rioux adopte sans le questionner le point de vue de ceux dont il veut expliquer le succès.

Il considère plutôt que c’est l’atomisation sociale qui est à l’origine du populisme-spectacle de Trump. Dans Les Origines du Totalitarisme, Hannah Arendt avait développé une thèse similaire par rapport au nazisme. Des recherches empiriques ont permis de réfuter le mythe de l’effritement de la société civile, montrant que l’autoritarisme nazi s’était appuyé sur le réseau associatif allemand avant d’en détruire une partie. Les recherches du sociologue américain Dylan Riley ont montré que l’Italie, l’Espagne et la Roumanie ont vu les fascistes prendre le pouvoir malgré une vie associative développée. La thèse de Rioux associant l’individualisme et la désagrégation du lien social au succès de Trump tient-elle davantage la route empiriquement? Les appuis à sa campagne de la part d’organisations importantes de la droite américaine, comme la NRA, et de l’ancien dirigeant du Ku Klux Klan, David Duke, tendent à réfuter cette théorie. Le succès électoral de Trump semble s’appuyer sur une vie collective organisée plus que de profiter de son démantèlement. Sur ce point, Rioux adopte sans le questionner le point de vue de ceux dont il veut expliquer le succès. Pour en revenir aux passions mobilisatrices de Paxton, l’une d’entre elles rappelle étrangement la théorie de l’individualisme du chroniqueur du Devoir : «la crainte du déclin du groupe sous les effets corrosifs du libéralisme individualiste, des conflits de classes et des influences étrangères». Ce n’est pourtant pas parce que des entrepreneurs politiques véhiculent une telle idée qu’elle dépeint une réalité existante.

Expliquer la montée du populisme de Trump par l’atomisation sociale et l’individualisme ancrés dans une société du spectacle où les idées sont dépassées permet à Rioux de contourner des questions fondamentales sur la droite américaine. Notamment, en appuyant son explication sur la dégénérescence du tissu social, il évite la question des assises sociales de la droite raciste aux États-Unis.

Peut-être plus important encore, la théorie de l’individualisme permet de faire l’impasse sur la responsabilité des élites conservatrices qui, à bien des égards, ont pavé la voie à la radicalisation du parti républicain en adoptant certaines thématiques et certaines idées de l’extrême-droite américaine et en minant la légitimité du gouvernement fédéral par un blocage parlementaire sous l’administration Obama. Le refus idéologique de collaborer avec une gauche modérée, l’adoption d’une approche nationaliste visant à redresser les torts causés par un gouvernement considéré hostile à la nation, et le rejet du pluralisme politique et culturel par l’aile droite du parti républicain rappellent les jours sombres des années 1920 et 1930. Que le résultat actuel de ce processus de radicalisation de la droite n’inclut pas le bruit de bottes des paramilitaires fascistes ne change rien au constat désastreux qui mérite d’être fait sur l’état de la démocratie aux États-Unis, ni à l’examen de conscience qui s’impose aux élites politiques et intellectuelles conservatrices au-delà des frontières américaines.

Michel-Philippe Robitaille est doctorant en sociologie à l'Université du Québec à Montréal. Ses recherches portent sur les controverses mémorielles autour du fascisme.
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