Prostitution

Les travailleuses du sexe peuvent-elles parler ?

Deux ans après l’adoption de la loi C-36, des travailleuses du sexe témoignent de leur vécu.
Photo: Sally T. Buck

Adoptée en 2014 par le gouvernement de Stephen Harper, la loi C-36 criminalise l’achat de services sexuels et empêche d’en faire la publicité. La conformité de ces mesures aux préoccupations soulevées par la Cour suprême du Canada dans l’affaire Bedford fait l’objet de débats. La ministre libérale de la Justice, Jody Wilson-Raybould, a entamé des consultations avec des travailleuses du sexe afin d’examiner les effets de cette législation. À terme, cette dernière pourrait faire l’objet d’une révision. L’Alliance canadienne pour la réforme des lois sur le travail du sexe, qui milite pour la décriminalisation de la prostitution, a recueilli les témoignages des principales intéressées. Voici ce qu’elles avaient à raconter.

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NDLR: Les textes suivants sont extraits de la série «Sex Work After Harper», dont la version originale est d'abord parue dans l'édition anglophone de Ricochet. Les positions défendues dans ces témoignages ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale de Ricochet.

Jade, Ontario

Beaucoup de Canadiens ont peut-être l’impression que les nouvelles lois en matière de travail du sexe ont un impact important sur les clients et qu’elles ne nuisent pas aux travailleuses du sexe. Cependant, mon expérience de travail depuis la modification des lois en 2014 qui eut pour effet de criminaliser de l’achat de services sexuels est toute autre.

Je me suis lancée dans l’industrie en tant qu’escorte il y a 16 ans alors que j’étais dans la mi trentaine. À l’époque, je peinais à garder ma maison et à faire vivre mes enfants en raison de difficultés financières. Je me suis donc trouvé un emploi comme chauffeuse d’escorte auprès d’une agence. Après avoir rencontré beaucoup d’escortes qui parlaient de leur travail de manière positive, je me suis jointe à leurs rangs.

Je travaillais dans des agences, car je jouissais d’une plus grande sécurité. Les clients étaient conscients qu’un chauffeur m’accompagnait et que je faisais partie d’un réseau de gens qui savaient exactement où j’étais. Bien que le fait de travailler en groupe est illégal selon les lois en vigueur, cela montre à quel point cette façon de travailler est importante.

J’ai travaillé dans deux agences qui offraient des services outcall, c’est-à-dire que les travailleuses visitaient les clients à domicile ou dans des hôtels. Parmi les mesures de sécurité en place, les agences maintenaient une liste exhaustive de «mauvais clients» qui identifiait à la fois les agresseurs violents, les clients qui se sont désistés sans annuler leur rendez-vous et ceux dont le comportement laissait à désirer. Les agences avaient également un protocole en place qui permettait à l’escorte de prendre quelques minutes suite à son arrivée sur les lieux afin d’évaluer le client ainsi que l’endroit. Si le client était seul et que tout semblait conforme, le chauffeur en était avisé et la session pouvait commencer. Dans le cas contraire, nous disions au client qu’il nous fallait récupérer quelque chose dans la voiture et nous quittions les lieux.

Comme la plupart des personnes impliquées dans l’industrie du sexe, je crains la police. Je n’ai été physiquement agressée qu'une seule fois dans mes 16 ans de carrière, mais j’ai pris conscience du traitement que la police réservait aux travailleuses du sexe en 2003. J’étais sur un appel avec une autre escorte lorsqu’un client s’en est pris à une travailleuse. Nous avons quitté les lieux sur le champ avec notre chauffeur afin de nous rendre au poste de police, mais les agents s’intéressaient nettement plus à l’agence qu’aux détails de l’agression.

Nous avons été interrogées pendant des heures. Bien que nous avons initialement été bien traitées par les policiers, leur attitude a changé à partir du moment où ils ont appris que nous étions des escortes. Même si l’achat de services sexuels n’était pas illégal à l’époque, nous étions quand même maltraitées par la police. Maintenant que plusieurs aspects du travail du sexe sont criminalisés, je sais que je ne ferai jamais appel à leurs services.

Après cet incident où la police a pris conscience de mes activités, de celles de ma collègue ainsi que de celles de l’agence, les agents se sont mis à se rendre régulièrement à notre lieu de travail et à nous harceler. Bien que j’aimais vraiment travailler à cet endroit, j’ai fini par démissionner plus de trois ans plus tard car j’avais l’impression que toute cette attention policière allait finir par me nuire tôt ou tard.

Peu de temps après, j’ai commencé à travailler dans une autre agence réputée de services outcall qui offrait plusieurs mesures de soutien aux travailleuses. Mais lorsque le gouvernement fédéral a décidé de criminaliser l’achat de services sexuels en 2014, l’agence a fermé ses portes. Nous étions toutes dévastées d’apprendre cette nouvelle. Je comptais 10 ans d’ancienneté à cet endroit.

Même avant l’entrée en vigueur de ces lois, nos annonces cessèrent d’être imprimées par de nombreux journaux et bottins téléphoniques. L’impact sur notre revenu a commencé à se faire sentir. Comme la plupart de mes clients appartenaient à une démographique plus âgée qui feuilletait les petites annonces afin de rejoindre des escortes, j’ai été particulièrement touchée. Je travaillais au nord de Toronto et l’agence faisait circuler des annonces imprimées dans les journaux communautaires locaux.

Les escortes n’eurent pas le choix de commencer à donner leurs numéros de téléphone personnels à leurs clients afin de ne pas les perdre après la fermeture de l’agence. Je ne voulais jamais en arriver à ce point. J’avais toujours apprécié le fait d’avoir une agence présente afin de filtrer les clients et de gérer la publicité ainsi que les démarches administratives.

Quand j’ai commencé à gérer mes propres appels, j’ai réalisé que je n’étais pas toujours en mesure de rappeler les clients aussi rapidement que mon ancienne agence. Ceux-ci n’ont pas apprécié et ont fini par cesser d’appeler – il ne me reste maintenant que deux clients réguliers.

J’ai maintenant 50 ans et je ne vais pas retourner travailler dans une nouvelle agence. En plus de restreindre ma capacité de subvenir à mes besoins financiers, la fermeture de mon ancienne agence m’a isolée de la plupart de ma famille de travail du sexe. Je suis coupée du soutien et des mesures de sécurité dont je bénéficiais auparavant. Maintenant que je travaille seule, je suis plus à risque que jamais. Certaines de mes amies escortes ont perdu leurs maisons. Les personnes les plus affectées par les changements législatifs ne sont pas les clients, mais bien les travailleuses du sexe.

Pour tenter de garder ma maison alors que mes revenus ne sont plus ce qu’ils étaient, je tente de me trouver un autre emploi. Aucune occupation n’offre une flexibilité ou un salaire comparable à ceux du travail du sexe et je tente désespérément d’éviter de retourner en centre d’appel.

La Loi sur la protection des collectivités et des personnes victimes d'exploitation qui régit maintenant l’industrie du sexe canadienne est bien plus néfaste que les lois antérieures – elle a rétabli les lois criminelles jugées anticonstitutionnelles par la Cour suprême du Canada dans le cas Bedford en 2013 et a instauré plusieurs nouvelles clauses.

Elle plus de porter atteinte à ma sécurité et ma sûreté, elle a grandement diminué mes revenus. Le fait d’annoncer mes services est beaucoup plus difficile et il m’est impossible de travailler avec un réseau d’individus pour des raisons de sécurité et d’affinités sans contrevenir à la loi criminelle.

Je veux poursuivre mes activités en tant que travailleuse du sexe – l’industrie du sexe est une bouée de sauvetage pour beaucoup d’entre nous et les nouvelles lois nous entraînent vers la noyade. La prohibition n’est jamais une solution efficace. La décriminalisation est nécessaire. Demandez aux travailleuses du sexe et à la Cour suprême du Canada.

Monica Forrester, Toronto

Je suis une femme racisée de la Première Nation de Curve Lake en Ontario. Je suis trans et je suis travailleuse du sexe depuis 25 ans. J’ai subi la stigmatisation en raison de mon identité, de mon origine ethnique, de ma classe sociale et de mes circonstances. Je suis également travailleuse de milieu et de soutien communautaire auprès de Maggie’s – Projet d’action des travailleuses et travailleurs du sexe de Toronto.

J’ai été itinérante pendant de nombreuses années. Le travail du sexe était ma seule option afin d’assurer ma survie, de répondre à mes besoins fondamentaux et de trouver un sentiment d’appartenance communautaire. Ce travail m’a permis de me lier d’amitié avec des personnes vivant les mêmes discriminations que moi. Je suis maintenant titulaire d’un diplôme universitaire et travailleuse de milieu – je favorise l’appartenance communautaire, l’habilitation, la sécurité et l’inclusion de tous les groupes marginalisés.

La plupart des gens ne savent rien du travail du sexe de rue

Plusieurs personnes travaillent dans la rue car elles sont pauvres et ne peuvent pas se permettre de se payer certaines choses telles qu’un téléphone, un ordinateur, un endroit où travailler et ainsi de suite. D’autres sont itinérantes et n’ont pas d’autre moyen de toucher un revenu.

Pour les femmes comme les mères célibataires, les services sociaux ne suffisent pas. Le programme «Ontario au travail» prévoit 718 $ pour un parent célibataire alors que le loyer moyen d’un appartement d’une chambre à Toronto est de 1000 $. Comme les mères célibataires qui œuvrent comme travailleuses du sexe afin de subvenir aux besoins de leurs familles ne veulent pas amener leurs clients à la maison en raison des enfants, plusieurs d’entre elles travaillent dans la rue.

Les femmes autochtones vivant dans des régions éloignées travaillent le long des autoroutes afin de se déplacer de village en village. Le travail du sexe de survie leur permet de nourrir leurs enfants et leur propre personne. Elles sont également stigmatisées par leurs propres communautés en raison de la colonisation continue. Alors que cette dernière leur a inculqué qu’elles ne devaient pas parler de sexe, le travail du sexe entraîne une stigmatisation accrue et contribue à leur isolation de leurs communautés. Les femmes autochtones assassinées par le tueur en série de Vancouver étaient issues de plusieurs communautés différentes, mais elles se rendaient toutes à Vancouver afin de travailler dans les rues du centre-ville.

Certaines personnes migrantes et nouvellement arrivées au Canada n’ont pas l’anglais comme langue maternelle. Le fait de rédiger des annonces est difficile ou impossible, mais elles sont en mesure d’offrir leurs services en travaillant dans la rue et en négociant dans un anglais rudimentaire.

Les nouvelles lois régissant le travail du sexe ne sont pas bénéfiques pour les travailleuses du sexe, y compris celles pour qui les options sont limitées.

Beaucoup de femmes trans comme moi n’arrivent pas à trouver de travail car leurs droits fondamentaux ne sont pas respectés. Dernièrement, une femme trans a fait allusion aux nouvelles lois en me disant : «Que puis-je faire d’autre afin de payer mon loyer, d’aller à l’université ou de couvrir les frais liés à ma transition afin de pouvoir trouver un autre emploi?»

Récemment, une femme de 50 ans qui a été travailleuse du sexe toute sa vie s’est rendue dans les locaux de Maggie’s – Projet d’action des travailleuses et travailleurs du sexe de Toronto afin d’obtenir des condoms. Elle m’a demandé : «Mais qui va m’engager? Je n’ai pas d’expérience en dehors de ce travail. Est-ce que je vais devoir dépendre de l’aide sociale?»

Les nouvelles lois régissant le travail du sexe bâillonnent les expériences de violence

En tant que travailleuse du sexe et intervenante de milieu cumulant 20 ans d’expérience, j’ai été confrontée à ces situations de près. Elles m’ont fait constater que la surveillance et le contrôle policier s’intensifient, que les travailleuses du sexe se retrouvent coupées des services essentiels et que cet isolement les rend plus vulnérables. Ces services comprennent l’éducation en matière de «sécurisexe», des lieux de travail plus sûrs, des renseignements juridiques, la surveillance ainsi que le soutien communautaire. La communauté de rue est une communauté à part entière. Elle peut être très soudée, et nous nous éduquons entre nous car nous avons toutes besoin les unes des autres. Les nouvelles lois régissant le travail du sexe mettent cette structure en péril car les travailleuses sont plus craintives à l’idée de partager des renseignements et de se soutenir entre elles.

Nous acceptons le premier client venu et nous ne pouvons pas les trier au préalable afin d’assurer notre sécurité.

Les policiers chassent les travailleuses extérieures des zones résidentielles en raison des lois interdisant aux clients de se trouver à proximité de toute personne âgée de moins de 18 ans. Cette situation encourage la surveillance résidentielle et le harcèlement. Les travailleuses du sexe marginalisées telles que les femmes racisées, trans, autochtones et bispirituelles sont plus susceptibles de travailler dans la rue et sont hautement criminalisées dans le cadre de ces nouvelles lois.

Avec Internet, une grande partie de l’industrie du sexe s’est déplacée à l’intérieur. En criminalisant le fait de passer des annonces, ces travailleuses doivent maintenant retourner dans la rue. Elles courent plusieurs risques, car les travailleuses intérieures n’ont pas les connaissances nécessaires afin de demeurer en sécurité dans la rue.

L’ensemble de ces mesures augmente les taux de violence, de meurtre et de transmission du VIH au sein de nos communautés.

Prendre nos propres décisions

Des groupes communautaires dirigés par les travailleuses du sexe devraient être mis sur pied afin d’offrir une aide directe et un soutien aux travailleuses sans les contraindre à quitter l’industrie – une option qui n’est pas possible ou désirable pour beaucoup d’entre nous.

Il nous faut des lois qui nous permettent de prendre nos propres décisions et de travailler dans la sécurité et la dignité. À titre d’exemple, des mesures nous permettant d’annoncer nos services, d’engager du personnel de sécurité et de travailler avec des collègues.

Il nous faut des organismes sensibles aux réalités des travailleuses du sexe, qui favorisent notre sécurité, notre santé et notre bien-être, comme Maggie’s à Toronto. La décision de la Cour suprême du Canada dans le cas Bedford devrait être respectée, car les juges ont constaté que – peu importe si les travailleuses du sexe font ce métier par choix, en raison de circonstances économiques ou parce qu’elles y sont contraintes – le travail du sexe doit être décriminalisé dans son ensemble.

À l’heure actuelle, nous ne pouvons contacter la police lorsque nous subissons la violence à défaut d’être fichées comme travailleuses du sexe dans le système. Même après avoir été agressée sexuellement, je n’ai jamais été en mesure de demander de l’aide aux policiers. À cette époque, j’avais complété un programme de déjudiciarisation obligatoire suite à une arrestation pour travail du sexe et je savais que je risquais de me retrouver derrière les barreaux si mon vécu de travailleuse du sexe était découvert. Bien que l’on m’avait violée, je n’ai pas appelé la police. Les nouvelles lois régissant le travail du sexe ne m’auraient été d’aucune utilité à l’époque et ne m’aident pas plus aujourd’hui.

Il faut repenser ces lois qui criminalisent notre industrie et réfléchir aux torts atroces qu’elles causent aux travailleuses du sexe les plus marginalisées au Canada.

Claudia, Montréal

Je suis Claudia, transsexuelle et travailleuse du sexe depuis l'âge de 13 ans... Bientôt 32 ans de métier! Je travaille sur Internet et sur la rue.

Avec la venue des nouvelles lois, je suis plus discrète. J’offre mes services moins clairement au téléphone. Je me sens un peu plus libre sur la rue. Pour moi, je sais à qui j’ai affaire pis c’est pas trop compliqué pour moi d’éviter les garderies, les parcs et les écoles. Après le nombre d’année que j’ai fait la rue, je sais à qui parler. Je ne nomme aucun prix au téléphone et tout se discute à la maison et je fais pareil que sur la rue.

Les lois entourant la publicité font que je ne discute pas ouvertement de mes services. Mes annonces ne comportent aucun service sexuel et aucun prix – je marque «détente» au lieu de «massage» et je parle de «spiritualité» au lieu de «sexe». Mais on doit le faire parce que nos proprios et voisins peuvent voir nos annonces sur Internet. Ce risque est réel et pourrait nous faire perdre notre foyer.

Je parle très rarement aux policiers, j’essaie de les éviter. Ils sont toujours là pour regarder ce qu’on fait, mais lorsqu’on travaille sur la rue depuis longtemps et qu’ils nous connaissent, ils ont tendance à nous foutre la paix. Mais mes sœurs qui consomment des drogues n’ont pas la même chance et se font harceler par la police à tout bout de champ. Je suis d’ailleurs en contestation avec Clinique Droit Devant, une clinique à Montréal qui aide les gens qui cumulent plusieurs tickets pour avoir flâné ou traversé la rue illégalement. Les policiers remettent ces contraventions plus souvent aux gens visibles dans la rue – comme les itinérants ou les travailleuses du sexe – qu’à la population générale qui fait les mêmes choses. J’ai eu des tickets pour m’être trouvée dans un parc.

Sur la rue, je prends le risque et je parle ouvertement de mes services. Mais quand j’ai besoin d’appeler les policiers, je les appelle sans gêne parce que je maintiens ce droit malgré les circonstances. Je parle aux policiers, mais je reste sur mes gardes. Tu peux tomber parfois sur un policier qui n’est pas respectueux, mais il y a des gens comme ça partout.

Pis le gouvernement, je lui demande de câlisser mes clients tranquilles pis d’aller chercher les vrais criminels. S’il vous plait, changez ces lois ridicules! Si vous voulez enrayer la traite humaine et la vraie exploitation, arrêtez de nous attaquer : nous, on travaille pis on essaye de subvenir à nos besoins! Parce que le travail du sexe c’est pas un jeu, c’est une vocation, you’ve got it or you don’t.

Nous sommes de vraies psychologues en herbe. Et peu importe qui on est, peu importe le travail qu'on fait, on a droit à notre place au soleil. Donc crissez-nous la paix.

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