Politique

Chéri, faut qu'on se parle... de féminisme et de démocratie

À peine lancée, l'initiative «Faut qu'on se parle» est critiquée pour ses silences.
Photo: lisbokt

Hier, on apprenait en grande pompe qu’un petit groupe de personnalités publiques s’apprêtait à faire le tour du Québec pour «vous» entendre à travers une série de consultations et d’assemblées de cuisine. À l’origine de cette initiative, le constat que le Québec «n’avance pas» et que «les citoyens savent davantage ce qu'ils ne veulent pas que ce qu'ils veulent». Québec le 11 octobre, Saguenay le 13, Sherbrooke le 18, Rouyn-Noranda le 25... la caravane ne tournera pas les coins ronds et aucune région, même «éloignée», ne sera épargnée.

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Plusieurs personnes impliquées dans les mouvements sociaux se sont réjouies d'une telle initiative. Dans les milieux de gauche, viser plus de débats démocratiques est une valeur sûre. C’est comme entrer en criant «Vive la révolution!» dans une assemblée de marxistes-léninistes ou «Tournée de shooters!» à la fête de ton meilleur ami. Personne ne peut être contre la vertu.

À première vue, l'initiative semble avoir évité le piège du boy's club. Nous le saluons. Mais lorsqu’on s’arrête un instant aux dix questions adressées aux Québécois.e.s, le féminisme brille par son absence. C’est l’éléphant dans la pièce. Il faut croire que, même si «on est en 2016», les rapports sociaux de genre restent encore une contradiction secondaire, voire un enjeu qui ne mérite même pas de figurer sur la liste des dix problèmes les plus urgents à traiter! Pourtant, est-il nécessaire de le rappeler, les femmes constituent environ la moitié de la population.

Mais lorsqu’on s’arrête un instant aux dix questions adressées aux Québécois.e.s, le féminisme brille par son absence.

Différents événements dans l’actualité nous rappellent que le féminisme et les rapports de genre sont des sujets qui méritent d’être abordés en eux-mêmes, et non dilués dans d’autres thèmes. Pensons aux agressions sexuelles sur les campus universitaires (même d’ici!) et aux difficultés auxquelles font face les survivantes dans le système judiciaire, à la division sexuelle du travail, au cyberharcèlement que vivent les femmes sur les médias sociaux, aux tâches domestiques effectuées majoritairement et gratuitement par les femmes, aux inégalités salariales dans plusieurs milieux, à l’attentat anti-queer à Orlando ou aux discriminations vécues par les personnes transgenres. Les différentes oppressions liées aux rapports de genre sont loin d’être une affaire classée! Si une analyse féministe transversale est nécessaire, elle ne permet pas toutefois de faire l’économie d’en débattre directement.

Des portes-voix autoproclamés

Peut-être le paradoxe se trouve-t-il là: nous voulons plus de démocratie, mais certaines personnes semblent savoir plus que d’autres de quoi nous devrions parler et surtout, elles se sentent légitimement désignées pour porter la volonté populaire. L’idée n’est pas d’affirmer que ces personnes ne sauront pas relayer les pistes de solution grappillées un peu partout sur le territoire québécois. Au contraire. Elles le sauront probablement. Nous ne voulons pas les destituer, nous voulons simplement souligner que si nous voulions choisir d’autres porte-voix, nous ne le pourrions pas!

À ce titre, l’approche de plusieurs organisations fonctionnant déjà sur un mode de démocratie participative nous semble plus honnête. Par exemple, Québec solidaire ne prétend pas représenter l’ensemble du Québec, mais ses membres peuvent s’impliquer dans ses différentes structures et notamment participer à la rédaction de la plate-forme électorale, un travail commencé il y a 10 ans déjà. L’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) a des élu.e.s nationaux et locaux. Les membres sont invité.e.s non seulement à se prononcer sur certaines questions, mais ils et elles peuvent également formuler leurs propres revendications. Les étudiant.e.s voudraient parler de diversité sexuelle, mais ce n’est pas à l’ordre du jour de la campagne annuelle? Pas de problème, ils et elles peuvent amener de nouvelles propositions en assemblée générale. De plus, les élu.e.s sont destituables en tout temps. Ce n’est donc pas au ou à la plus populaire de s’auto-octroyer le rôle de consulter l’ensemble du groupe, mais ceux et celles mandatés pour le faire.

Ce qui dérange, surtout, c’est le peu d’informations fournies quant aux intentions et à l’issue de ce projet. Quel sera le processus décisionnel afin de déterminer le sort des idées récoltées? La formation d’un nouveau parti n’est pas exclue? Certaines d’entre nous sommes déjà membres d’un parti existant, alors que d’autres, à l’inverse, ne croient pas au parlementarisme. Si nous ne savons pas comment seront utilisées (voire instrumentalisées) nos idées, peut-être nous garderons-nous de les donner! La transparence est un principe primordial lorsque l’on aspire à un processus démocratique. On ne sait d’ailleurs pas d’où vient le financement de cette tournée à grand déploiement!

Le travail invisible de celles qui se parlent déjà

Si, au contraire, les cinq personnes à l’origine de l’initiative amènent les idées dans des organisations déjà existantes, il est légitime de se demander pourquoi, alors, ne pas avoir mené ces consultations à l’intérieur même desdites organisations? N’est-ce pas un peu insultant pour les militants qui y font un travail acharné depuis des années? Surtout quand on sait que parmi ces militants, ceux qui ont tendance à faire le plus de travail invisibilisé et de tâches ingrates, eh bien, ce sont les militantes! Et oui, les femmes, encore elles. Alors en effet, il faut qu’on se parle. On a comme une chicane de couple.

Alors en effet, il faut qu’on se parle. On a comme une chicane de couple.

Ce ne sont pas toujours les plus connues, les plus médiatisées ou les plus «glamours», mais ce sont elles qui vous rappellent les dates de réunion, prennent vos présences et tapent vos procès-verbaux. Ce ne sont peut-être pas leur visage que l’on retrouvera sur des affiches en 2018, mais tous leurs petits gestes contribuent quotidiennement à faire vivre la démocratie d’une organisation. Quand on nous dit que la gauche québécoise «semble avoir perdu sa créativité, son audace», ce sont toutes ces personnes qui reçoivent une claque en plein visage, celles qui contribuent depuis des années à élaborer des projets de société positifs comme solutions de rechange à ce que nous connaissons actuellement.

On nous dit que ces organisations ont perdu la confiance du public. Croit-on les aider en les ignorant complètement dans le processus parallèle proposé, en plus de contourner plusieurs principes importants de la démocratie participative? Alors que les militant.e.s s’acharnent à redresser la situation, croit-on vraiment qu’il soit constructif d’entamer une consultation sans tenir compte de leur travail et de leurs compétences? N’y a-t-il pas un paradoxe entre la volonté de démocratie exprimée dans le projet «Faut qu’on se parle» et le fait de ne pas parler avec les principaux protagonistes? «Les Québécois ne savent pas ce qu’ils veulent», alors nous banderons les yeux de ces pauvres brebis égarées et les prendrons par la main pour les mener au droit chemin… Les fameuses dix questions formulées en «comment» ne laissent pas vraiment de place pour remettre en question la destination. On nous consulte sur le moyen de locomotion, tout au plus.

Pour toutes ces raisons, il est difficile de déterminer si l’on cherche réellement ici à créer un nouveau mouvement collectif ou plutôt à effectuer une opération médiatique afin de faire mousser des candidatures politiques futures dans un esprit de «convergence nationale». À gauche, on a souvent débattu à savoir quand la fin justifiait les moyens, et quand les simples compromis stratégiques étaient de mise, en cherchant toujours à éviter de sombrer dans la compromission. Ces questions sont importantes et elles se posent encore aujourd’hui. Faut qu’on en parle.

Molly Alexander, militante de Québec solidaire et de l'Union des forces progressistes
Justine Gagnon, candidate au doctorat en géographie (ULaval)
Céline Hequet, candidate à la maîtrise en sociologie (UQAM) et ancienne militante étudiante
Isabelle Hudon, candidate au doctorat en relations industrielles (ULaval)
Ève-Marie Lampron, professeure associée, IREF
Josée-Anne Riverin, LL. M. Droit international (UQAM)
Les positions exprimées dans cette lettre ouverte ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale de Ricochet.
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