Politique

L’aveuglement des défenseurs de Jean-François Lisée

Quand le bourreau devient la victime.
Photo: Montréal métropole culturelle

Réagissant à l’élection de Jean-François Lisée à la tête du Parti Québécois, le premier ministre Philippe Couillard a semblé associer son nouvel adversaire et son parti au populisme de droite européen. Il a dénoncé, du même souffle, «une sorte de nationalisme d’assiégés, de peureux, constitué de gens qui ne veulent pas faire face à la diversité, qui préfèrent que le Québec reste replié sur lui-même».

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Ces propos sont très durs et extrêmement partisans. Ils viennent, en outre, du chef d’un gouvernement dont la vision néolibérale et les politiques d’austérité contribuent directement à fragiliser le tissus social, faisant le nid de ces phénomènes de replis et de peur de l’autre au sein d’une population qui voit s’effriter depuis des années ses conditions de vie et toute perspective de projet collectif. Philippe Couillard est donc bien peu crédible dans ses leçons de vivre-ensemble.

Le renversement des positions

Toutefois, on est abasourdi de voir plusieurs commentateurs voler à la défense de M. Lisée, minimisant ou niant le fait très grave que les déclarations et le type de campagne ayant conduit ce dernier à la chefferie du PQ étaient parfaitement inscrits dans cette mouvance des populismes de droite qui ont le vent en poupe partout en Occident. Un tel aveuglement laisse pantois.

Par exemple, dans Le Devoir du 11 octobre, l’éditorialiste Antoine Robitaille épingle Philippe Couillard pour «un populisme qui mérite condamnation» et pour avoir procédé à «une diabolisation outrancière» envers le nouveau chef péquiste. Or, n’était-ce pas justement un populisme méritant condamnation que brandissait l’aspirant chef lorsqu’il parlait «des AK-47 sous les burqas»? N’était-ce pas justement une diabolisation outrancière de son plus proche adversaire à laquelle il se livrait en associant ce dernier à Adil Charkaoui? M. Robitaille concède que «le nouveau chef péquiste a certes eu ses excès durant la campagne», mais il poursuit en affirmant que «M. Couillard s’invente des dragons». Peut-être. Mais, l’éditorialiste s’en invente également lorsqu’il écrit: «Il y a aussi un populisme antiraciste, multiculturaliste, malsain…» Mais de quoi parle-t-on ici? On aimerait bien le savoir. Car, voyez-vous, il n’y a absolument rien de tel qu’«un populisme antiraciste» – sauf, effectivement, dans cette propagande des partis d’extrême droite qui pervertissent et manipulent le sens des mots pour leur faire dire exactement le contraire de leur signification ou les associer (comme ici avec le mot «antiracisme») à quelque chose de péjoratif.

Car, voyez-vous, il n’y a absolument rien de tel qu’«un populisme antiraciste» – sauf, effectivement, dans cette propagande des partis d’extrême droite qui pervertissent et manipulent le sens des mots pour leur faire dire exactement le contraire de leur signification ou les associer (comme ici avec le mot «antiracisme») à quelque chose de péjoratif.

L’éditorialiste en chef de La Presse, François Cardinal, n’est pas en reste. Il amorce son texte du 15 octobre en affirmant que «le premier ministre a choisi de souffler sur les braises de la polarisation… en attisant un débat qui pourrait s’enflammer si l’on ne fait pas attention». Puis, il reproche à M. Couillard son «enflure verbale». Encore ici, on croit rêver! Jean-François Lisée nous a parlé, durant sa campagne, de «bonne» et de «mauvaise» immigration. Il a réclamé un débat sur le bannissement de la burqa, du niqab et du burkini. Il a écrit sur sa page Facebook: «Nous avons un ennemi déclaré, [le groupe] État islamique, qui recrute ici des gens pour poser des bombes. Notre seul choix est de débattre de l’interdiction de la burqa AVANT qu’un djihadiste s’en serve pour cacher ses mouvements pour un attentat, ou APRÈS». Et à qui M. Cardinal reproche-t-il de souffler sur les braises de la polarisation, d’attiser le débat et de céder à l’enflure verbale? C’est vraiment le monde à l’envers!

Quant au principal intéressé, Jean-François Lisée, après avoir joué les pyromanes pendant des semaines et s’être enfoncé dans la plus vile démagogie à l’encontre des «minorités» culturelles et religieuses pour remporter sa course, il appelle maintenant le premier ministre du Québec «à être plus tolérant envers ceux qui ne partagent pas ses idées». Il considère que «les paroles de M. Couillard sont préoccupantes pour le débat démocratique». M. Lisée n’a vraiment aucune crédibilité, lui non plus, dans ce rôle de protecteur de la démocratie! Mais qui s’en étonnera? D’ailleurs, après avoir jeté de l’huile sur le feu de la peur de l’autre et de l’intolérance afin de damer le pion au «candidat de l’ouverture», le même Lisée avance maintenant qu’il lui «faut trouver un point d’équilibre entre ses propositions et celles d’Alexandre Cloutier». Quel revirement! L’hypocrisie de la manœuvre des dernières semaines est cousue de fil blanc.

L’insensibilité à l’égard des minorités

Ce qui est le plus renversant dans tout cela, bien que ce ne soit pas étonnant, ce n’est pas tant le machiavélisme de M. Lisée. C’est plutôt le fait que des membres de l’élite médiatique (comme par hasard des hommes blancs de classes aisées, appartenant à la majorité «franco-catholique-sécularisée») se portent ainsi à la défense du nouveau chef péquiste et de son parti, sans démontrer la moindre sensibilité à l’égard des «minorités» qui ont été, encore une fois, instrumentalisées dans ce débat.

Pas plus Antoine Robitaille, qui admet que «le nouveau chef a eu ses excès durant la campagne», que François Cardinal, qui évoque le fait que «Jean-François Lisée et François Legault ont péché par populisme ces derniers mois», ne semblent réaliser et prendre en considération l’impact de ce type de discours à répétition sur les personnes bien concrètes, dans notre société, qui en font les frais depuis des années.

On peut bien, dans l’abstraction et du haut de sa tour d’ivoire, défendre l’idée que Lisée n’est ni le Le Pen, ni Trump. Certes. Mais pour la population en général qui est bassinée à longueur de jour, dans les médias, par le racisme décomplexé des Trump et des Le Pen – fidèlement relayé au Québec par des radios-poubelles et des chroniqueurs de droite –, que valent ces «nuances» et cet appel «à la mesure»? Ne réalise-t-on pas que, sur le terrain, depuis des années, au Québec, règne un climat d’intolérance et de diabolisation d’une religion en particulier: l’islam? Et d’une «minorité» en particulier: les personnes (particulièrement les femmes) identifiées à la communauté dite «arabo-musulmane». Climat malsain accentué par une actualité internationale complexe et violente que peu de commentateurs sérieux s’efforcent de véritablement élucider au-delà des simplifications grossières et du sensationnalisme.

Ainsi, tout autant que la corruption néolibérale du PLQ, les dérapages de Jean-François Lisée, du PQ de la «charte des valeurs», de la CAQ et de son ancêtre l’ADQ, alimentent une culture du bouc-émissaire. Depuis des années, au Québec comme ailleurs en Occident, certains de nos concitoyens sont systématiquement méprisés et stigmatisés dans des polémiques publiques où ils sont réduits à «de la chair à élections» ou à «de la chair à édition». Ils sont livrés à la vindicte populaire et aux vexations à répétition, sans que leur parole et leur capacité d’autodéfinition ne soient honnêtement entendues et respectées. Ces hommes et ces femmes subissent le continuel backlash de ce discours fait de stéréotypes et de préjugés sur lequel M. Lisée a surfé pour atteindre la victoire. Qu’il semble vouloir maintenant «rééquilibrer» ses positions (selon Michel David dans Le Devoir du 13 octobre) n’arrange rien. C’est au contraire encore plus odieux, car le mal est fait et a été amplifié.

Ces hommes et ces femmes subissent le continuel backlash de ce discours fait de stéréotypes et de préjugés sur lequel M. Lisée a surfé pour atteindre la victoire.

Notre dignité collective dévoyée

Laisser entendre que cela n’est pas bien grave, que «la CAQ et le PQ sont encore loin de flirter avec les thèses de l’UKIP britannique et du Front national» (comme l’écrit encore François Cardinal), c’est accepter que la fin justifie les moyens, et que tant que nous n’aurons pas un véritable Donald Trump ou une clone de Marine Le Pen, au Québec, il faut rester «cool» et surtout ne «pas exagérer»! Y’a rien là, c’est juste de la stratégie ou de la rhétorique politique, n’est-ce pas? Tant pis pour les «dommages collatéraux»! Surtout que jamais nos élites politiques et médiatiques ne subiront, dans leur existence, leur quotidien et leur chair, le prix de ces «dommages»…

Eh bien pour les «minorités» que nous laissons être ainsi ostracisées et utilisées, ce n’est pas «cool» du tout! Et malgré la désinvolture avec laquelle l’un juge ces «dommages collatéraux» comme de simples «excès» (A. Robitaille), l’autre comme d’anodins «péchés de populisme» (F. Cardinal), et le dernier comme «des questions qui doivent être discutées» (J.-F. Lisée), tout cela participe pourtant bel et bien de ce climat de xénophobie ambiante et d’islamophobie galopante qui minent notre vivre-ensemble et notre démocratie, ici comme en Europe et aux États-Unis. Et ce faisant c’est la dignité de tous, et celle du nationalisme québécois, qui risquent de plus en plus d’être irrémédiablement dévoyées.

Marco Veilleux est diplômé en théologie de l’Université Laval. Il oeuvre comme délégué aux questions sociales et adjoint aux communications pour les Jésuites du Canada français.
Les positions exprimées dans cette lettre ouverte ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale de Ricochet.
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