Culture du viol

Dénoncer la dénonciation

Toma Iczkovits

Il est si beau de les entendre parler de féminisme lorsqu’il s’agit des étrangères à dévoiler. Il est si doux le discours égalitaire des laïcs inquiets de l’immigration. Et ce qu’ils sont rebelles ces martyrs qui osent rejeter l’Autre au nom des valeurs nationales, libérales et démocratiques!

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L’égalité entre les hommes et les femmes serait désormais un principe indiscutable. Toutes les personnalités publiques du monde occidental — ou presque — sont d’accord avec cette valeur suprême. Bush, Le Pen, Duhaime, Trudeau : tous se disent pour l’égalité, voire ouvertement féministes. Il suffit cependant de peu pour que les masques tombent. Un presque rien et revoilà que l’empire des hommes bombe le torse et lève la main de manière menaçante. L’égalité, c’est bien en théorie. Et c’est encore mieux pour les autres. Mais il ne faudrait pas aller «trop loin».

Le bon moment

Il n’existe pas de coïncidence. C’est précisément à l’instant où les dénonciations d’agressions sexuelles se multiplient que les amis de la domination masculine se manifestent avec la plus grande franchise. Au moment crucial où les femmes ont besoin de notre soutien, les détracteurs de la culture du viol se liguent pour démontrer — par l’absurde, dans leur cas, il ne saurait en être autrement — qu’elle est bel et bien vivante.

C’est précisément à l’instant où les dénonciations d’agressions sexuelles se multiplient que les amis de la domination masculine se manifestent avec la plus grande franchise.
Fatta

Qu’est-ce que ladite «culture du viol»? Alexa Conradi, militante féministe et ancienne présidente de la Fédération des femmes du Québec, affirme que c’est pourtant simple : «La culture du viol est un ensemble de pratiques et d’attitudes qui tolèrent, excusent, encouragent et banalisent la violence sexuelle à l’égard des femmes et toute personne qui ne correspond pas aux normes de genre». Évidemment, ce n’est pas parce que c’est simple que les amis du prince comprennent quelque chose.

Aux armes

Comme toujours, la fulgurante Sophie Durocher se pose des questions objectives, des questions qui sont bien entendues adressées à la victime. Pourquoi émet-elle des avis contradictoires? Pourquoi a-t-elle recontacté son bourreau? Pourquoi avoir refusé de parler à la police? [JdeM, 22 octobre] On chercherait meilleurs exemples de questionnements parfaitement en phase avec la culture du viol qu’on perdrait notre temps.

Du haut de ses pathologiques prétentions, Denise Bombardier soutient pour sa part qu’il est juste de pointer en direction de la responsabilité des victimes : «Les adolescentes se laissent porter par le discours égalitaire. Elles croient que leur corps leur appartient même lorsqu’elles le partagent volontairement» [JdeM, 22 octobre]. Deux jours plus tard, elle ajoute que l’expression «survivante» renvoie aux «victimes de l’Holocauste et d’autres génocides» [JdeM, 24 octobre]. Personne n’a pourtant jamais lié ces deux types de victimes. Nul ne saura donc jamais d’où vient cet amalgame patenté dans la seule cervelle de Bombardier, pour qui le réel et la rigueur semblent manifestement trop petits pour accueillir la noblesse de ses postillons vaniteux. Mais ce n’était pas assez. Il fallait qu’elle en ajoute encore un peu.

«Il est pénible d’assister impuissant au spectacle de ce suicide social et judiciaire de la jeune Alice. […] Sait-elle que ce téléthon où elle a été la vedette sur toutes les chaînes de télévision, de radio sans parler des journaux et qui lui a apporté une heure de gloire la renverra, hélas! à sa douloureuse solitude une fois les lumières éteintes et les journaux devenus silencieux à son sujet?»

La victime deviendrait ainsi une «vedette» vivant son «heure de gloire». Il ne s’agit pourtant pas d’un «suicide», mais bien d’une spectaculaire tentative de lynchage auquel Bombardier participe elle-même sans rigueur ni talent. La brillantissime Lyse Ravary va dans le même sens. Dans un article au titre poétique Wô les filles [JdeM, 21 octobre], elle dénonce la féministe Léa Clermont-Dion. Cette dernière s’est scandalisée, et à juste titre, d’un message haineux posté sur les réseaux sociaux et qui faisait l’apologie de Marc Lépine. Si Ravary trouve ce message «dégueulasse», elle croit néanmoins que les féministes exagèrent : on «est en train de perdre les pédales avec la culture du viol». Clermont-Dion manquerait de «perspective», et serait trop «narcissique». Bref, qu’il n’y aurait pas lieu de se livrer à ce «psychodrame».

Fatta

Selon Ravary, il n’existe pas de culture du viol au Québec : «3789 agressions sexuelles de niveau un (sans violence), 48 de niveau deux (agressions sexuelles armées) et 18 de niveau trois (intention de blesser) ont été rapportées, selon le ministère de la Sécurité publique» [JdeM, 23 octobre]. Une agression, c’est une de «trop», mais ces chiffres, dit-elle, sont «rassurants». Inutile, donc, de les mettre en tension avec d’autres données qui viendraient les contredire. Statistique Canada, pour ne donner qu’un seul exemple, rapporte pourtant que seulement 5 % des crimes sexuels soient rapportés à la police. À lire les propos de la chroniqueuse, on comprend un peu mieux pourquoi…

Le spectacle achève

On pourrait également parler des articles des animateurs de Radio X, des chroniques de Michel Hébert et des propos du doc Mailloux, mais nous avons bien saisi l’essentiel. Il est inutile d’en ajouter.

Terminons quand même avec la palme d’or, qui revient au Journal de Québec. Le 22 octobre dernier, ce journal révélait qu’un certain P.A. Beaulieu, blogueur, amateur d’armes à feu, libertarien et «brasseur de marde» autoproclamé [La Presse, 22 janvier 2015] a écrit qu’Alice Paquet «aurait» participé à une conférence sur la prostitution où elle «aurait» dit qu’elle était une ancienne prostituée. Cela veut dire que la plaignante «aurait pu» rencontrer le ministre à titre de travailleuse du sexe [JdeQ, 22 octobre].

Le Journal ne nous dit pourtant pas en quoi cette non-nouvelle «pourrait» avoir une quelconque pertinence... Sinon pour aider la campagne d’un ministre dans l’eau chaude et discréditer la victime.

Dans une société unidimensionnelle telle que la nôtre, il n’est pas rare que l’élite dénonce des phénomènes qu’elle encourage par ailleurs. Il suffit de lire les commentaires qui pendouillent sous les chroniques ci-haut nommées pour constater l’effet violent qu’elles produisent.

Dans une société unidimensionnelle telle que la nôtre, il n’est pas rare que l’élite dénonce des phénomènes qu’elle encourage par ailleurs.

C’est pour cette raison que nous étions des milliers à marcher dans les rues du Québec hier. Comme une manière de flatter doucement le dos de nos sœurs écharpées et de lutter contre la connerie généralisée. Quelques pas ensemble pour avancer à l’envers du silence autorisé.

Pour lire une réplique plus complète aux questions de Durocher, c'est ici.

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