Autochtones

Les chasseuses du Nord

Bernadette Adams fait les manchettes en Alaska. Première femme à harponner une baleine dans le village de Barrow situé à l’extrémité nord de la dernière frontière américaine, la jeune Inupiaq a marqué une page d’histoire cet automne. Plein feu sur la première vague de femmes autochtones à pratiquer la chasse au nord du 54e parallèle.

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Piiyuuk Shield ajoute du riz dans la soupe à l’orignal qui mijote, pendant que Georgianna Smith sort du congélateur une bouteille de Gatorade remplie d’huile de phoque. Ce soir, on mange comme à la maison dans la cuisinette de la résidence de l’université d’Anchorage, en Alaska. Ici, les Premières Nations vivant en milieu rural continuent de satisfaire leurs besoins alimentaires majoritairement par des produits issus de la pêche et de la chasse, mais les pratiques traditionnelles changent. À l’aube de la vingtaine, les deux jeunes femmes Yup’ik, font partie de la première génération de chasseuses de leurs villages.

À l’aube de la vingtaine, les deux jeunes femmes Yup’ik, font partie de la première génération de chasseuses de leurs villages.

Cette première génération de chasseuses habite dans 263 communautés différentes. « C’est spécialement des femmes entre 20 et 30 ans qui chassent des mammifères terrestres ou des petites baleines », précise l’anthropologue Alain Beauparlant.

L’Alaska compte 700 000 habitants, dont 17 % qui vivent en milieu rural, selon un rapport émis par le département de chasse et pêche en 2012. 55 % de cette population est autochtone selon une étude similaire en 2010.

Georgianna Smith a tué son premier orignal cet été aux alentours de son village Scammon Bay. « Nous chassions dans un bateau et j’ai aperçu quelque chose de différent sur la côte. J’ai chuchoté orignal. Puis j’ai vu que ça bougeait, alors j’ai crié à mon père ORIGNAL ORIGNAL», raconte la jeune chasseuse, les yeux illuminés de fierté en montrant une photo de sa prise sur son téléphone intelligent. Quand son père lui a proposé de tirer, la jeune femme a été surprise, car c’est une activité traditionnelle réservée aux hommes.

Élevée par ses grands-parents dans le village de Toksook Bay, Piiyuuk Shield a reçu une éducation Yup’ik traditionnelle. « Je n’étais pas autorisée à aller chasser ou à toucher aux outils de mon grand-père », se rappelle la jeune femme qui étudie aujourd’hui pour devenir enseignante dans son village. Traditionnellement, les femmes étaient tenues loin des activités de chasse, car on croyait qu’elles repousseraient les animaux avec leur odeur et les émanations de leurs menstruations. « Quand on va chasser et qu’on n’attrape rien, on dit à la blague que c’est parce que je suis là », renchérit Georgianna Smith.

L’oncle de Piiyuuk Shield, Mark John, est né avant la sédentarisation du village de Toksook Bay. Il se souvient que les rôles des hommes et des femmes étaient distincts. « Les femmes s’occupaient de faire les vêtements et de préparer la nourriture, et les hommes chassaient et s’occupaient des outils entourant les animaux», raconte l’homme de 59 ans qui chasse toujours. Aujourd’hui, presque tous les vêtements sont achetés en magasins. Les hommes et les femmes ont des emplois, et les hommes n’ont plus le temps de s’occuper de la chasse, pense Mark John. Il voit la participation des femmes à la chasse comme un partage des tâches.

« Si j’ai une fille, je veux qu’elle sache chasser, car aujourd’hui, ce n’est pas tout le monde qui se marie, et je veux qu’elle soit capable de subvenir à ses besoins. »

Comme la pêche et la cueillette de baies, la chasse fait partie des activités de subsistance qui sont au cœur de la culture traditionnelle des Premières Nations de l’Alaska. Les deux jeunes Yup’ik comptent bien transmettre ces pratiques à leurs enfants un jour. « Leur apprendre notre façon de vivre est très important, quel que soit leur sexe », pense Georgianna Smith. À l’autre bout de la table, Piiyuuk renchérit. « Si j’ai une fille, je veux qu’elle sache chasser, car aujourd’hui, ce n’est pas tout le monde qui se marie, et je veux qu’elle soit capable de subvenir à ses besoins », dit-elle avant d’ingurgiter bruyamment sa dernière gorgée de soupe.

Manger et se vêtir ne sont cependant pas les deux seuls besoins comblés par les activités de subsistance. « Ce n’est pas seulement de sortir dehors et de trouver de la nourriture, c’est l’opportunité pour une communauté de se retrouver et de renouer des relations familiales ou d’amitié », met de l’avant Alain Beauparlant, en faisant allusion à la chasse aux grosses baleines des communautés Iñupiaq, qui implique entre 30 et 40 personnes. Cette activité est si traditionnelle qu’il faudra encore du temps avant que les sexes n’aient plus un rôle distinct pense l’anthropologue. Bernadette Adams reste un cas isolé.

D’autres changements

L’arrivée de la culture américaine et de certaines technologies dans les communautés rurales de l’Alaska sont également des facteurs de changement pour les activités de chasse. S’il y a 100 ans, la plupart de ces villages étaient autosuffisants, aujourd’hui, ils vivent d’une économie mixte entre argent et subsistance. « Les gens doivent travailler pour être capables de participer aux activités de subsistance, car le matériel pour les pratiquer coûte très cher», explique Alain Beauparlant, en faisant notamment allusion aux motoneiges. Un gallon d’essence peut coûter jusqu’à sept dollars le litre dans ces villages non reliés par des routes. L’horaire qu’impose une journée de travail est aussi déterminant. « Avant, si on se levait et que c’était une belle journée pour la chasse, on y allait, mais avec un horaire de 9 à 5, on ne peut plus faire ça », ajoute le chercheur. Finalement, les divertissements et l’accessibilité à la nourriture peuvent en convaincre quelques un à rester à la maison. « Pourquoi sortir chasser quand on peut manger un repas préparé devant la télévision », donne-t-il en exemple.

Georgianna Smith retournera dans son village en avril pour célébrer sa première prise. « Mon père a gardé le cœur de l’orignal pour qu’on puisse le distribuer aux aînés, et après, on passera de l’eau et de l’agudak à tout le monde », explique la jeune femme en faisant référence à la crème glacée eskimo, faite de diverses baies cueillies et d’un corps gras.

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