États-Unis

Élection de Trump: une révolte de classe?

À mal cerner la réalité sociale, on se prive des moyens pour la transformer.
Photo: Gage Skidmore

Nombreux et nombreuses sont les progressistes et les libéraux qui trouvent brutale l’élection de Donald Trump et des républicains aux États-Unis (ÉU). Concrètement, la vie va devenir plus difficile pour de nombreuses communautés ciblées par le racisme et le sexisme libérés des derniers mois. Et les États-Unis ne sont pas seuls. Les cas de racisme ont également augmenté à la suite du vote au Royaume-Uni (RU) pour quitter l’Union européenne (UE). 2017 s’annonce comme une année difficile, car il y aura également des élections en France et en Allemagne où se jouent des thèmes similaires.

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Pourquoi cette tendance à soutenir des idées racistes et sexistes? Sommes-nous devant un rejet de l’establishment par la classe ouvrière? Est-ce la revanche des hommes blancs ayant perdu au change avec la mondialisation de l’économie? Qui sont les acteurs sociaux qui expriment leur mécontentement? Il y a lieu d’examiner motivations et caractéristiques des votes qui se sont exprimés aux États-Unis comme en Grande-Bretagne pour en tirer des conclusions et pour voir les tendances émerger. C’est ce que je compte faire dans ce texte.

Immigration, diversité culturelle et raciale

Aux ÉU comme au RU, il y a des différences notables entre le vote des blancs et celui des personnes racisées. 58% des personnes blanches aux États-Unis ont voté pour Donald Trump, et 53 % des personnes blanches ont voté pour quitter l’Union européenne. Au RU, 67% des personnes s’identifiant comme asiatique et 73% des personnes noires ont voté pour rester au sein de l’UE. Aux ÉU, 88% des personnes noires, 65% des personnes latinas/hispanophones et asiatiques ont voté pour Hillary Clinton. On peut affirmer que les Brexiters comme Donald Trump ont gagné la majorité des cœurs des personnes blanches et ont rebuté la vaste majorité des personnes racisées.

Par ailleurs, les positions sur les questions d’immigration et de diversité culturelle et raciale sont révélatrices d’une tendance. 81% des personnes qui ont voté pour le Brexit considèrent que le multiculturalisme est une force du mal, tandis que 71% des personnes qui ont voté contre Brexit considèrent que le multiculturalisme est une force du bien. Le multiculturalisme, dans un contexte britannique, réfère au pluralisme culturel et racial du pays et non à une politique gouvernementale comme c’est le cas au Canada.

Aux ÉU, 64% des personnes immigrantes ont voté pour Hillary Clinton. Pour 64% des personnes ayant voté pour Donald Trump, l’immigration est un thème majeur. On peut imaginer dans quel sens avec ses commentaires négatifs et continus sur les Mexicains, les musulmans, etc. Parmi les sympathisants de Trump, 84% des personnes pensent qu’il faut déporter les immigrants illégaux vers leur pays d’origine. Des personnes qui pensent que le gouvernement doit bâtir un mur à la frontière entre les ÉU et le Mexique, 86% soutiennent Trump.

Genre, sexualité et féminisme

Le vote au RU ne fait pas apparaître d’importantes différences entre les femmes et les hommes, 52% des femmes et des hommes ayant voté pour quitter l’Union européenne. Aux États-Unis, 54% des femmes expriment une préférence pour Clinton tandis que 42% des femmes préfèrent Trump. En revanche, la majorité des femmes blanches, soit 53%, ont appuyé Trump. 41% des hommes ont choisi Clinton tandis que 53% d’entre eux préfèrent Trump. Chez le 5% de la population s’identifiant comme LGBT aux États-Unis, 78% ont voté pour Clinton.

Les similarités s’expriment lorsqu’on examine les attitudes sociales à l’égard des femmes et du féminisme. Chez les personnes qui ont voté pour le Brexit, 74% considèrent que le féminisme représente une force du mal. À l’opposé, chez les personnes ayant voté pour rester dans l’UE, 62% pensent que le féminisme représente une force du bien. Chez les sympathisants de Trump, 87% ne sont pas dérangés par le comportement de Trump à l’endroit des femmes. On a également trouvé que plus une personne avait des attitudes sexistes ou antiféministes, plus son appui pour Trump était important.

Classe et éducation

Aux États-Unis, le faible revenu n’est pas un facteur favorisant Trump. Au contraire, les personnes gagnant moins de 50 000$ US par année soutiennent plutôt Clinton (52%) versus Trump (42%). On ne peut pas dire que l’appui majoritaire de Trump est venu des personnes en situation de pauvreté, car les personnes ayant gagné moins de 30 000$ par année ont été encore plus nombreuses à choisir Clinton (53% versus 41%). Et chez les personnes syndiquées, 51% ont voté pour Clinton, contre 43% qui ont voté pour Trump. Mais – et c’est important – 78% des personnes qui considèrent que leur situation familiale est pire qu’avant ont opté pour Trump. Il faut, par ailleurs, considérer le croisement du taux d’éducation et de la dimension raciale pour mieux saisir la dynamique. Chez les personnes blanches n’ayant pas de diplôme universitaire, 67% ont choisi Trump. Mais chez les personnes racisées sans diplôme universitaire, 75% ont plutôt choisi Clinton.

Force est de constater qu’il y a un ressentiment qui s’exprime chez les personnes blanches sans diplôme universitaire. Les comparaisons avec le Royaume-Uni sont plus difficiles à faire ici, car les statistiques rassemblées ne mesurent pas tout à fait les mêmes réalités. Mais on peut tout de même noter que les travailleurs et travailleuses manuels, qualifié-e-s ou non, en emploi ou non, ont été 64% en faveur d’un départ de l’UE. Le vote pour le Brexit chez les personnes peu scolarisées avec, au maximum, un diplôme d’études secondaires était également élevé.

Libre-échange et mondialisation

Là où il y a également lieu d’examiner les informations disponibles, c’est au plan des positions envers la mondialisation de l’économie, voire même du capitalisme. Chez les personnes aux ÉU qui pensent que le libre-échange est mauvais pour l’emploi, 65% ont voté pour Trump. Au RU, chez les personnes ayant voté pour Brexit, 69% considèrent la mondialisation de l’économie comme une force du mal. Et chez les gens aux États-Unis qui considèrent que l’économie va mal, 79% ont opté pour Trump. Même chose chez les personnes sans emploi au RU: une majorité d’entre eux ont voté pour quitter l’UE. Fait intéressant, au RU, la moitié des «Leavers» et des «Remainers» considèrent le capitalisme comme une force du mal.

Pour une gauche antinéolibérale, antiraciste et antisexiste

Il est tentant pour plusieurs de dire qu’il y a une révolte de classe qui s’exprime dans le vote menant à l’élection de Trump à la présidence des ÉU : cette analyse n'est pas complètement fausse, mais elle occulte bien des facteurs. Il est également tentant d’y voir seulement un vote anti-immigration et une sorte de revanche raciale. Comment aussi se fermer les yeux sur le sexisme, voire même l’antiféminisme ambiant? Ne sous-estimons aucun de ces éléments pour la suite des choses.

Il y a un problème réel avec les politiques de libre-échange. Il y a un problème réel avec le racisme chez les populations blanches. Il y a également un problème de sexisme profond chez les hommes, voire même chez une partie de l’électorat féminin. Les Démocrates tout comme le Labour ont historiquement soutenu le libre-échange et les politiques néolibérales (avec plus ou moins de vigueur), tout en poursuivant une approche dite ouverte aux différences. Ce positionnement évite toutefois s’attaquer au racisme ou au sexisme systémique. On célèbre les différences, mais on ne voit pas à la justice sociale pour toutes et tous.

Au-delà du choc, il y a une piste politique qui se dégage : travailler à l’émergence d’une gauche anti-néolibérale, antiraciste et antisexiste. Si la moitié des électeurs en Angleterre sont sceptiques devant le capitalisme et plus encore devant la mondialisation de l’économie, il y a un terrain réel pour la gauche qui est demeurée trop timide sur ces questions depuis trop longtemps. En ce moment, c’est la droite nationaliste qui récupère le vote contre le libre-échange et les politiques néolibérales. Par ailleurs, les organisations qui se disent progressistes ont tout intérêt à s’impliquer plus activement dans des luttes antisexistes et antiracistes – que leurs militant-e-s se considèrent ou non personnellement affecté-e-s. Car si les forces du ressentiment se coalisent à droite plutôt qu’à gauche, ces organisations devront faire face à des reculs majeurs.

La plupart des statistiques utilisées dans cette analyse sont tirés des sources suivantes :

New York Times Exit Polls

Lord Ashcroft Polls

Fox News Exit Polls

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