On sauve bien les bélugas

Voilà plus de trois semaines que j’essaie, pour mon premier billet de blogue pour Ricochet, de trouver la meilleure manière d’aborder l’un des sujets qui me tient le plus à cœur : les femmes autochtones assassinées et disparues.

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J’ai fait ma recherche, comparé les nombres et les statistiques, qui font enfin partie des sorties médiatiques sur le sujet. Ces chiffres, on les répète sans cesse : le pourcentage des femmes autochtones qui sont assassinées composent 10% des nombres de cas d’homicides au Canada. Quand les autochtones représentent seulement 4% de la population au Canada, c’est immense… Et on ne peut même pas comparer les chiffres des cas de disparitions…

Je me souviens aussi du 15%. Ce chiffre, il est gravé dans ma tête. Comme je suis née femme et autochtone au Canada, j’ai 15% plus de chances d’être victime d’un acte violent, d’une agression sexuelle et d’en mourir. Comment avancer dans la vie en sachant ça?

À vouloir parler du problème qui nous touche en tant que femme autochtone, je me suis rendu compte que j’avais l’impression de défendre une cause de la même façon dont on défend les bélugas du Saint-Laurent. Comme si j’étais extérieure au problème, en utilisant des chiffres et des statistiques…

Récemment, j’ai participé à un atelier de renforcement des capacités pour les organismes à but non lucratif (OBNL) à l’extérieur du Canada. Dans l’un des exercices d’atelier, j’essayais de convaincre des gens d’adhérer à un projet que je présentais en le finançant.

Les deux commentaires que j’ai reçus furent : « Je ne connais rien de toi, du sujet dont tu me parles, et j’aimerais que tu me l’expliques comme si j’avais quatre ans. Et puis, qu’est-ce que je gagne à aider ce projet? » Ces commentaires m’ont surprise, car pour moi, mes images, mes graphiques, mes chiffres et la logique du projet étaient clairs et me paraissait logique. Pour moi. Comme la logique qui sert à sauver les bélugas. Mais pourquoi sauverait-on des femmes autochtones?

Qui suis-je, et de quoi je parle?

Je suis une femme Innue, et je parle de quelque chose qui est vrai et trop présent dans notre réalité. Ces statistiques de risques sont réelles sur des feuilles de papier, mais le sont bien trop dans nos vies quand on est femme autochtone.

J’ai en tête un épisode. J’avais environ 19 ans et je faisais du pouce pour me rendre un peu partout sur la Côte-Nord. J’étais montée avec un camionneur en direction de Sept-Iles. Mes expériences de "pouceuse" étaient habituellement de bons souvenirs. On y rencontrait souvent des gens intéressants et plus ouverts d’esprit que la moyenne. Mais cette expérience fût ma dernière en tant que pouceuse. Après qu'il ait essayé de m'empoigner trois fois, j'ai dût lui dire : "Heille! T’arrêtes-tu là!" et puis je me suis rendue compte que son co-pilote dormait dans la cabine derrière moi… Je me suis demandée cette fois-là: « est-ce aujourd’hui que je finis morte dans le bois? » J’ai été chanceuse, car rien de grave n’est arrivé. Mais une autre fille, une autre situation?

Quand je me suis fait mes propres statistiques, j’ai évalué qu’à sept reprises au cours de ma vie j’ai dû faire face à une forme d’agression sexuelle, de sollicitation ou de situation dans laquelle je me suis sentie réellement en danger en pensant ne pas m’en sortir. J’ai longtemps cru que c’était normal, et que dans la vie, on devait toujours se préparer en cas de rencontre du prédateur. C’est quand j’ai comparé mon expérience à d’autres et que la personne en face de moi m’a répondu : « Non, je n’ai jamais été victime d'abus, je ne te cache rien! », que je me suis rendue compte à quel point nos situations étaient dissemblables. Il est très difficile d’en parler et de partager ces expériences, surtout dans l’éventualité où les gens risquent de me juger encore plus comme je suis autochtone, car on nous juge déjà pour un millier d’autres raisons au Canada…

Quand on lit «10% des femmes assassinées», on ne voit que celles qui ont malheureusement succombé à ces actes. On ne voit pas celles qui ont survécu, ou qui sont passées trop près. Combien de femmes passent à un cheveu, quotidiennement, d’augmenter les statistiques, et pensent que c’est la norme?

Qu’est-ce qu’on gagne à aider ce projet?

Pour les bélugas, je dirais qu’on doit protéger la diversité et les trésors existants dans le fleuve. Cependant, si je dois vous expliquer pourquoi on doit aider la population humaine la plus à risque au Canada, je dirais simplement que pour moi, c’est qu’il faut vivre et non pas survivre. Il faut exister et non pas résister. J’aimerais que mes nièces n’aient jamais à trouver normal d’être en attente du prédateur.

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