Livre

Renaud-Bray s'achète l'indépendance : quel avenir pour les vraies librairies indépendantes?

Plusieurs voix s'unissent pour défendre un un milieu littéraire vivant, créatif, décentralisé et moteur de changement social.
Photo: Freddie Marriage

Nous voyons la transaction commerciale entre Olivieri et Renaud-Bray comme une attaque directe. M. Renaud semble vouloir déstabiliser les petites librairies en plus de miner nos solidarités. Les librairies indépendantes sont un contrepoids aux grandes entreprises et défendent, chacune à leur manière, la qualité et la diversité des livres qui se publient, et cela, depuis des décennies.

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Pensons à la loi 51 (à laquelle s'oppose M. Blaise Renaud disant qu'elle est obsolète) qui a pour objectif d'encourager et de soutenir les différents maillons (librairies, maisons d'édition, distributeurs, auteur.e.s, créateurs et créatrices) de la chaîne du livre. Cette loi permet, malgré certaines lacunes, que naissent encore des petites maisons d'édition et survivent des librairies de quartier où les livres ont une plus longue durée de vie et une meilleure visibilité.

Ce qu'il y a derrière cette transaction est le monstre d'un monopole qui vient affaiblir notre travail de bibliodiversité. Car, c'est aussi tout un mode de fonctionnement et un système de valeurs sur lequel Renaud-Bray met le pied. Pour défendre un milieu littéraire solide qui inclut les librairies, mais aussi les maisons d'édition et les créateurs et créatrices, il nous faut être toutes et tous solidaires.

Les débuts de l'hégémonie Renaud-Bray

Renaud-Bray est créé en 1965. En 1996, l'entreprise compte plus d'une dizaine de magasins, et c'est l'ouverture d'une succursale à Toronto qui plonge la compagnie dans l'embarras. Après seulement quelques mois d'existence, elle doit fermer ses portes, ce qui oblige la compagnie à se placer sous la loi de la protection de la faillite. Renaud-Bray doit, à différents acteurs du milieu du livre, plus de 7 millions de dollars. Les petites maisons d'édition sont les plus affectées par la chute de celui qui a eu les yeux plus grands que le ventre.

La compagnie est tout de même sauvée du naufrage et en moins de trois ans, la chaîne bénéficie de plus de 8 millions de dollars (4,7 millions de la part de la FTQ en 1996 et 2,9 millions de la SODEC en 1999). C'est donc en 1999 que naît une image plus précise de ce que sera la chaîne Renaud-Bray (5 Renaud-Bray, 15 librairies sous la bannière Garneau et 3 sous celle de Champigny ). Il ne faut pas beaucoup de temps pour que ces dernières prennent l'image Renaud-Bray et soient vidées de leurs identités premières. En mai 2015, une bombe tombe lorsqu'on annonce qu'une transaction est en cours entre les deux grands, Archambault et Renaud-Bray. Blaise Renaud, maintenant à la tête de la compagnie de son père, annonce l'achat d'Archambault. En septembre 2016, c'est la librairie Olivieri, indépendante et implantée dans le quartier Côte-des-Neiges, tout près de l'Université de Montréal, qui se retrouve sous l'aile Renaud-Bray.

«L'Empire» Renaud-Bray, c'est maintenant plus de 30 succursales portant la bannière Renaud-Bray, 14 portant celle d'Archambault (dont la librairie Paragraphe et le portail Archambault.ca) et Olivieri.

Luttes antisyndicales et mauvaises conditions de travail

Après une grève qui fait du bruit en 2005, les employé.e.s de Renaud-Bray récidivent en 2013, revendiquant le renouvellement de leur convention collective, échue depuis plus d'un an, et dénonçant les mauvaises conditions de travail, les salaires précaires et la non-reconnaissance du métier de libraire (la restructuration initialement prévue par la proposition du patronat de Renaud-Bray vise l'uniformisation de tous les postes sous le seul titre de «commis»). Entre les coupures d'heures, l'abolition de postes, les heures non-comblées et la surcharge de travail qui en découle, il est difficile de croire que Renaud-Bray se soucie de la vie littéraire et de ses employé.e.s.

À la lecture de cette affirmation de Blaise Renaud, qui nous apparaît aujourd'hui ironique, il y a raison de s'inquiéter sur les bonnes résolutions du nouveau patron : «C’est fautif de nous accuser [Renaud-Bray] de vouloir le profit et rien d’autre. Renaud-Bray a toujours défendu l’esprit particulier de la librairie comme une entreprise différente d’un simple commerce de détail. On embauche des libraires, des disquaires et des libraires jeunesse, contrairement à Archambault qui n’a que des commis». Souvenons-nous qu'il y a quelques années, dans sa montée managériale, l'entreprise a changé le statut de libraire à commis. Chez Renaud-Bray, les employé.e.s auxquel.le.s on demande une grande culture générale doivent maintenant accomplir une multitude de tâches et se retrouvent, dans certaines succursales, à récurer les toilettes. Cette non-reconnaissance du métier de libraire et ces «tâches connexes» dénaturent le travail que nous défendons, qui permet à long terme un réseau riche et en santé. De plus, ce choix justifie le maintien de salaires plus bas, précarisant davantage les employé.e.s. Pour une des entreprises québécoises les plus riches, c'est effarant.

La guerre de Renaud-Bray contre les indépendants

Depuis le changement de direction de Pierre Renaud à son fils Blaise Renaud, les liens entre Renaud-Bray et le milieu du livre se sont détériorés. En 2013, alors que plusieurs librairies, maisons d'éditions, écrivains et écrivaines prennent parole afin de défendre un projet de loi pour le prix unique du livre, qui régirait de façon verticale les prix de vente au détail et permettrait un contrepoids aux grandes surfaces que sont les Costco, Walmart et cie, Renaud-Bray s'y oppose. Rappelons-nous aussi du conflit, en 2014, avec le diffuseur et distributeur de livres Dimedia, où Renaud-Bray refuse de payer ses comptes, déstabilisant à la fois Dimedia, mais également les maisons d'édition diffusées par ce dernier. En plus de ne concevoir aucune solidarité, l'entreprise use de différentes tactiques qui visent à restreindre l'accès des librairies indépendantes aux nouveautés, en commandant des livres par avion (cela avait été le cas pour le livre Le capital au XXIe siècle, qui devait normalement être indisponible parce qu'il était distribué par Dimedia au temps du conflit, mais que Blaise Renaud avait fait venir directement de France sans passer par le distributeur), en achetant l'entièreté des stocks ou en boycottant certains ouvrages. Ces tactiques compétitives ne sont pas, à long terme, lucratives si la richesse nous la voulons dans la diversité et l'entraide.

Renaud-Bray et la «fausse» indépendance : l'achat d'Olivieri

Les librairies indépendantes ne roulent pas sur l'or, et dans les dernières années, c'est avec tristesse et colère que plusieurs ont eu à fermer leurs portes. Faut-il se demander le rôle que joue Renaud-Bray dans cette précarisation des librairies indépendantes? En grappillant un peu partout, n'a-t-il pas lui-même encouragé plusieurs librairies à mettre la clé dans la porte? On peut en tout cas le supposer.

À ces fermetures, s'opposent de nouveaux projets et une relève. Comme le dit Katherine Fafard, directrice générale de l’Association des Libraires du Québec (ALQ) dans un article à La Presse : «Le tiers de nos membres ont été repris par de jeunes propriétaires au cours des trois dernières années. Puis, le numérique n'a finalement pas été [aussi dommageable que nous l'avions anticipé]. Ça représente de 2 à 4 % du marché seulement. Ceux qui étaient pessimistes il y a cinq ans ont cessé de l'être». En effet, pensons à la librairie du Square qui a été rachetée par deux jeunes libraires, et à la librairie Pantoute, à Québec, qui s'est constituée en coopérative après avoir été vendue à ses libraires.

Pourquoi, alors, cette transaction entre Olivieri et Renaud-Bray? Les propriétaires d’Olivieri soulignent dans une lettre ouverte sur leur page Facebook: «L’entente entre Olivieri et Renaud-Bray permettra à Olivieri de continuer son projet ambitieux. L’alternative était sa disparition». Il faut noter ici que c’est une faillite qu’a racheté Renaud-Bray, ainsi que le nom de la compagnie, mais pas ses dettes. Une fois encore, Renaud-Bray a le gros bout du bâton et le milieu du livre continue d’en pâtir. À la lumière de cette information et des pressions passées de Renaud-Bray, on est en droit - et on a le devoir - de se questionner sur la forme que prendra Olivieri dans les prochaines années. À quelle réelle indépendance les ancien.ne.s propriétaires d'Olivieri pourront prétendre si l’entreprise les tient financièrement par le collet? Quand l'argent prend le dessus, la chute est imminente. Olivieri risque bien vite de se faire peindre aux couleurs Renaud-Bray, comme ce fut le cas pour Garneau et Champigny. Il faudra se rappeler qu’encourager Olivieri, ce sera dorénavant encourager Renaud-Bray.

Pour préserver nos indépendances : soyons solidaires

Les petites librairies indépendantes luttent pour la bibliodiversité, l'accès aux livres sous toutes ses formes, mais aussi pour la librairie comme lieu de partage. Être libraire est un travail acharné: c'est être un.e lecteur.trice assidu.e, c'est connaître les dernières parutions, c'est organiser des événements littéraires pour mettre de l'avant des écrivain.e.s et des penseur.euse.s et ainsi faire vivre la pensée critique et la création. Ici, la poursuite d’un objectif essentiellement financier a de quoi nous inquiéter.

Ici, la poursuite d’un objectif essentiellement financier a de quoi nous inquiéter.

Comment éviter à d'autres d'être avalées et qu'alors s'appauvrissent nos espaces littéraires? La solidarité est nécessaire. Celle qu’on imagine prend forme dans le refus de jouer le jeu que veut nous imposer Renaud-Bray et de s’engager à être transparent.e.s dans nos décisions. Cette solidarité doit également s’inscrire dans des alliances plutôt que dans la compétition, avec par exemple l'Association des librairies indépendantes (ALQ), mais aussi en encourageant les petites librairies de quartier, les librairies qui tiennent encore debout, les projets qui sortent de l'ordinaire - comme un Pub-librairie à Gould et une librairie-atelier dans Hochelaga - et des librairies spécialisées en bandes-dessinées ou à orientation féministe. Parce qu'au-delà de défendre un réseau d'entreprises, c'est une idée et des valeurs que nous choisissons. C'est avec des collaborations et des solidarités que nous défendrons un milieu littéraire vivant, créatif, décentralisé et moteur de changement social. Nous sommes plusieurs à vouloir ceci, à agir dans cette voie : rencontrons-nous.

C'est avec des collaborations et des solidarités que nous défendrons un milieu littéraire vivant, créatif, décentralisé et moteur de changement social.

Il est vrai cependant que le manque constant d'argent est notre talon d'Achille et la triste histoire d'Olivieri le démontre bien. D’où l'importance de réfléchir ensemble, rapidement, à des moyens de financement et à des formes qui assureront notre survie. S'opposer à Renaud-Bray, qui tente depuis des années de nous étouffer, est nécessaire. En 1981, la loi 51 a été un premier pas. Quel sera le suivant? Quel sera le nôtre?

Cette lettre ouverte a été rédigée par Marie-Ève Blais, libraire et auteure.
Ont aussi signé:
Valentine Abraham, lectrice et artiste visuelle
Pascale André, libraire
Annab Aubin-Thuot, poète
Marie-Andrée Bergeron, professeure et auteure
Claudine Bertrand, poète
Mélissa Blais, auteure
Isabelle Boisclair, professeure et auteure
Pierre-Alexandre Bonin, libraire
Sandrine Bourget-Lapointe, libraire
Laurent Boutin, libraire
Youri Couture, libraire et ex-éditeur
Marilou Craft, conseillère dramaturgique
Gabrielle Doré, blogueuse et lectrice
Stéphanie Dufresne, Libraire et éditrice
Jonathan Durand Folco, professeur et lecteur
Catherine Dussault Frenette, auteure et lectrice
Mireille Frenette, libraire
Gabrielle Giasson-Dulude, auteure et lectrice
Marlène Grenier, technicienne en documentation et ex-libraire
Céline Hequet, lectrice et chroniqueuse
Marie-Eve Jalbert, lectrice
Thomas Lafontaine, ex-libraire
Mélanie Landreville, auteure
Catherine Lavarenne, ex-libraire et enseignante
Annick Lefebvre, dramaturge
Maude Lefebvre, ex-libraire
Nicolas Longtin-Martel, libraire
Élisa Manny, lectrice
Gaëlle Graton, lectrice
Andréanne Graton, lectrice
Boris Nonveiller, libraire
Karine Rosso, auteure
Caroline Scott, libraire
Marie Simard, ex-libraire
Jean-François Tanguay, libraire
Camille Toffoli, libraire
Simon Tremblay-Pepin, professeur et auteur
Noémie P.-Cloutier, formatrice en alphabétisation populaire, poète et lectrice
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