Leonard Cohen

Comme un oiseau sur un fil

La nuit où Leonard Cohen a conquis 600 000 âmes
Photo: Takahiro Kyono

Le 31 août 1970, au milieu de la nuit, Leonard Cohen est réveillé de sa sieste pour monter sur scène avec sa troupe. Il sort de sa roulotte en pyjama et prend son temps avant de grimper sur les planches. Nous sommes à la troisième édition du festival de musique de l’Île de Wight, au Royaume-Uni, et un an après Woodstock. Depuis cinq jours, c’est le chaos sur place: alors que les organisateurs attendaient tout au plus 200 000 personnes, elles sont au moins 600 000 à se masser sur le site de l’East Afton Farm.

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L’événement musical s’est de plus muté en une sorte d’arène politique où des rampes sont piétinées et des structures incendiées, au nom d’un certain idéalisme qui dénonce une marchandisation excessive du concert et donc le prix d’entrée. Les organisateurs sont furieux, et l’ont fait savoir au microphone. La chanteuse folk américaine Joan Baez, qui a pris la scène avant Cohen, a tenté de son mieux durant la journée d’apaiser la révolte et de négocier la paix avec les belligérants. Cohen lui dédiera d’ailleurs, tard dans la nuit, la chanson The Partisan.

Contre vents et marées

Durant la journée, le chanteur country Kris Kristofferson a livré sa performance sous un climat de haute tension, pour ne pas dire contre vents et marées. Dans le documentaire Leonard Cohen. Live at the Isle of Wight 1970 (2009) du cinéaste Murray Lerner, on le voit négocier deux dernières chansons devant une foule hostile. «Je pense qu’ils vont nous tirer dessus!», lance-t-il avec un humour tendu à ses camarades de scène. Une expérience qu’il qualifiera plus tard de surréaliste. «Il nous ont lancé des cannettes de bière. Ils huaient tout le monde. Tout le monde sauf Leonard Cohen.»

Durant la prestation de Jimi Hendrix en soirée, quelques heures avant le réveil de Cohen, c’est carrément une partie de la scène qui a pris feu au-dessus de la tête du légendaire guitariste, qui ne s’est pas arrêté de jouer tandis que quelqu’un demandait au microphone s’il n’y aurait pas des pompiers dans le coin. Pour le documentariste Lerner, les vibrations qui circulent à ce moment-là sont si mauvaises qu’il préfère remballer son équipement de tournage et quitter les lieux. Il redoute sérieusement la puissance de la foule. Mais, envahi par l’excitation, il change d’idée et décide finalement de rester.

«Je n’ai jamais vécu quelque chose comme ça, ni avant ni depuis», dira-t-il presque quarante ans plus tard. Au petit matin, quand il aperçoit le trentenaire Leonard Cohen se diriger tranquillement vers la scène pour son tour de chant, il ne s’attend à rien de moins qu’un désastre.

«Je n’ai jamais vécu quelque chose comme ça, ni avant ni depuis»

Un oiseau sur un fil

Il est environ quatre heures du matin lorsque l’étoile montante montréalaise, forte du succès de son deuxième album Songs From a Room (1969), s’installe à son rythme au microphone tandis que son groupe prend place. «Greetings» est le premier mot qu’il prononce à l’auditoire. «Greetings.» La suite du spectacle est une histoire d’envoûtement collectif, celle d’un poète qui parvient à imposer, mot par mot, chanson par chanson, d’un ton réconfortant, une atmosphère de communion à 600 000 personnes.

Le producteur et gérant Bob Johnston, qui accompagne cette nuit-là le poète à l’orgue, se souviendra longtemps après l’événement des premières notes entonnées doucement par son ami. «Like... a… bird….» Trois mots fredonnés si lentement, selon lui, que chaque personne présente dans l’auditoire a pu se mettre immédiatement au diapason du chanteur. «C’était la chose la plus incroyable que j’avais jamais entendue. Et c’est ce qui a sauvé ce spectacle et le festival», dira-t-il en 2009.

«Like a bird on the wire / Like a drunk in some midnight choir / I have tried in my way to be free». Des paroles d’une grande beauté. Épuisée par cinq jours de tumulte, assise dans la boue sous les étoiles, bercée par la présence charismatique de Cohen et ses musicien.nes, la foule se voyait joliment récompensée. Elle recevait la poésie nécessaire au lâcher-prise. À la fin, elle ne voudra plus laisser partir son magicien.

Fragile et humain

«Tandis que je filmais, j’étais hypnotisé, comme l’était l’auditoire, par le calme et le contrôle de Cohen», se souviendra Lerner. Considérant cette nuit-là que le chanteur canadien accomplit enfin devant un demi-million de personnes ce que bien des poètes modernes avaient tenté de faire avant lui, soit de faire vibrer les masses en mariant la poésie à la musique, le cinéaste dit en avoir été parcouru d’un frisson.

Alors seulement âgé de trente-cinq ans, Cohen apparaît déjà maître de son art.

Sur cet enregistrement rescapé du chaos et gravé sur disque en 2009, les premières immortelles de Cohen se succèdent: So Long Marianne, Lady Midnight, One of us Cannot be Wrong, Suzanne, Famous Blue Raincoat… Alors seulement âgé de trente-cinq ans, Cohen apparaît déjà maître de son art. «Il y avait 600 000 personnes au festival et il les a toutes conquises», de se rappeler avec émotion Johnston en 2009. «Lors de la dernière nuit du festival, on les a envoûtées. Il y avait quelque chose dans l’air. C’était un campement, avec des allumettes, des incendies et… tout ce que Leonard a bien pu faire.»

Oui, il était beau à voir, le grand Leonard Cohen. Et cet enregistrement, techniquement imparfait, mais humainement admirable, on le chérira à jamais. So long, M. Cohen.

Leonard Cohen. Live at the Isle of Wight 1970, CD/DVD, est paru en 2009. Toutes les citations, extraites du documentaire et du livret, ont été traduites librement.
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