Présidentielles en Haïti

Élections en Haïti: l’espoir de passer à autre chose

Retour sur les élections, aux lendemains du passage de l'ouragan Matthew.
Josianne Desjardins

Une semaine après la tenue de la présidentielle haïtienne, Jovenel Moïse est déclaré grand vainqueur dès le premier tour en récoltant plus de la moitié des voix, selon les résultats préliminaires du scrutin dévoilés le 30 septembre dernieren fin de soirée, au terme d’une longue journée marquée par l’attente et l’inquiétude.

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Alors que seulement 21 % des citoyen-nes se sont rendu-es aux urnes, plusieurs analystes font état du désengagement, mais aussi du découragement de la population face à l’État. C’est le cas du député de la Coalition avenir Québec (CAQ) Benoît Charette, qui a participé à la journée électorale du 20 novembre. Il espère la création d’un nouveau gouvernement légitime qui réussira à combattre le cynisme au sein de la population.

Le député de la circonscription de Deux-Montagnes était à Port-au-Prince la semaine dernière avec la délégation de l’Organisation internationale de la francophonie. Dans le cadre de son mandat en appui aux autorités haïtiennes, il a notamment contribué au dépouillement des bulletins dans l’un des plus grands centres de vote de la capitale.

Dans le quartier populeux de Bel Air, l’affluence était à son comble. Des centaines de personnes défilaient devant les interminables listes d’inscription de l’école Tertulien Guibeault pour trouver leur bureau de vote. Pendant ce temps, certains en profitaient pour scander le nom de leur candidat favori. D’autres débattaient haut et fort des arguments pour ériger sur un piédestal Jovenel Moïse (55,67 %), Jude Célestin (19,52 %), Moïse Jean-Charles (11,04 %) ou encore Maryse Narcisse (8,99 %), les quatre principaux candidats «chouchous» du public. C’est finalement le candidat choisi par l’ex-chef de l’État, Michel Martelly, qui l’a emporté.

Josianne Desjardins

Inconnu sur la scène politique lorsque Michel Martelly l’a choisi comme dauphin, Jovenel Moïse se présente comme un «petit paysan qui réussit». Fondateur de l’entreprise Agritrans, il possède 1000 hectares de bananiers. Pour cette raison, on le proclame «nèg banann nan» (l’homme de la banane). L’un de ces projets phares est de relancer le secteur de l’agriculture et de reconstituer l’armée, dissoute en 1995 par Jean-Bertrand Aristide.

Le poids des problèmes sociaux

Les élections du 20 novembre se sont déroulées dans le calme, sans incident majeur, mais aussi sans grande foule. «Le taux de participation est bas, car les gens ont d’autres préoccupations. Ils sont aussi un peu fatigués du processus électoral», regrette M. Charette. Constat partagé par Lemoine Bonneau, secrétaire de rédaction au quotidien francophone Le Nouvelliste d’Haïti. «Ce n’est pas la méfiance, mais les problèmes sociaux qui font que les gens se sentent découragés. Pourquoi iraient-ils voter si c’est seulement ceux qui détiennent les richesses du pays qui en bénéficient?», questionne-t-il.

«Le taux de participation est bas, car les gens ont d’autres préoccupations. Ils sont aussi un peu fatigués du processus électoral»

Selon le professeur Luné Roc Pierre Louis, de la Faculté des sciences humaines à l’Université d’État d’Haïti, le faible taux de participation n’aurait pas été provoqué seulement par le passage dévastateur de l’ouragan Matthew, au début octobre. «Il faut reconnaître l’ambiance [qui n’est pas propice], mais on doit tirer des leçons de cette baisse, de ce manque d’engagement politique», soutient celui qui attribue une part des responsabilités au système éducatif et à l’influence des médias.

Josianne Desjardins

En effet, près de 1,5 million de personnes nécessitent une aide humanitaire immédiate pour se nourrir et boire de l’eau potable depuis le passage de l’ouragan de catégorie 4, principalement dans le sud du pays. La tempête a fait plus de 540 morts.

Gagner la confiance de la population

Questionné sur ce qu’il ferait en premier s’il était élu en Haïti, M. Charette répond candidement. «Je travaillerais sur le lien de confiance [avec les citoyen-nes]. La population a souvent été déçue par des promesses. Le cynisme est important au Québec, mais il l’est d’autant plus ici. Les gens ont perdu tout espoir et toute confiance en leurs élus. Il faudrait donner du sens à certains engagements qui ont été pris pendant la campagne électorale», considère-t-il.

De nature optimiste, Lemoine Bonneau du Nouvelliste d’Haïti mise sur le changement de garde et le nouveau discours de Jovenel Moïse, même si le parti sera le même qu’à l’époque Martelly avec PHTK (Parti haïtien Tet kale). «Si ce nouveau gouvernement commence à gérer le pays différemment et si les besoins de base de population sont satisfaits, les gens seront sensibilisés à la politique et c’est certain que le taux de participation va augmenter», espère le journaliste.

Contestations et protestations à prévoir

«Les gens que nous avons rencontrés ont le souhait de passer à autre chose. On souhaite aussi un processus électoral sans violence, car quelques régions ont été sujettes à des exactions l’an dernier», rappelle le député caquiste Benoît Charette. Les prochains jours seront décisifs au pays, alors que les résultats définitifs devraient être publiés le 29 décembre, selon le Conseil électoral provisoire (CEP). D’ici là, l’entité sera chargée d’examiner les plaintes et le verdict des tribunaux électoraux. Le président du CEP, Léopold Berlanger, a rappelé aux candidats en conférence de presse que la loi électorale permet aux candidats politiques de contester les résultats, mais que près de 350 000 voix séparent Jovenel Moïse et Jude Célestin.

Dans son discours lundi soir, Jovenel Moïse a appelé la nation à l’unité. «Ce soir, j’ai une pensée spéciale pour chacun de mes compétiteurs, chaque citoyen et citoyenne qui était candidat parce qu’ils ont un projet pour Haïti», a-t-il déclaré. «Mes frères et sœurs, c’est ensemble que l’on va changer Haïti, c’est ensemble qu’il faut qu’on travaille pour permettre à chaque Haïtien et Haïtienne de vivre mieux». Mardi, des affrontements sont survenus entre la police et les sympathisants de Maryse Narcisse dans les rues de la capitale. Pour sa part, le candidat Jude Célestin estime qu’il y a eu «tricherie» et envisage contester les résultats devant les tribunaux électoraux.

«Mes frères et sœurs, c’est ensemble que l’on va changer Haïti, c’est ensemble qu’il faut qu’on travaille pour permettre à chaque Haïtien et Haïtienne de vivre mieux».
Gracieuseté

Concernant le déroulement des élections, M. Charette affirme que beaucoup de précautions ont été prises par le CEP. «Il y a eu de bonnes améliorations au niveau des procédures, de la formation du personnel et de la distribution du matériel. J’ai le sentiment qu’il a beaucoup plus de légitimité dans le processus», avance-t-il sur un ton encourageant. Le professeur Pierre Louis note aussi les efforts qui ont été consentis par le CEP, la police et les citoyens eux-mêmes. «Les éléments qu’il faudrait voir comme alarmants, ce n’est pas du tout les résultats. En Haïti, le perdant n’aime pas trop accepter qu’il est le perdant. C’est ça qui crée les problèmes souvent», souligne-t-il.

Étant donné l’instabilité politique des deux dernières années, plusieurs projets du Québec pour Haïti ont été mis en suspens, comme celui de créer un partenariat entre les assemblées nationales, révèle M. Charette. Ce projet permettrait d’accompagner au nouveau gouvernement des Grandes Antilles à se doter d’un mode de fonctionnement plus efficace et surtout, d’échanger des connaissances de part et d’autre.

En bref

  1. Lundi le 28 novembre : après une journée de tergiversations, ce n’est qu’à 22 h 30 que le Conseil électoral provisoire a annoncé les résultats préliminaires de l’élection. Cette nouvelle élection, qui comprend les législatives et sénatoriales partielles, était initialement prévue le 9 octobre, mais a dû être reportée à cause du passage de l’ouragan Matthew le 4 octobre dernier.

  2. Après le dépouillement des votes le 20 novembre, chaque centre de vote devait acheminer ses procès-verbaux manuscrits au Centre de tabulation des votes. Plusieurs centres n’ayant pas accès à l’électricité, le dépouillement a été effectué au moyen de lampes solaires.

  3. 10 % des procès-verbaux, soit 1252 PV sur 11 875 traités ont été écartés par le CEP après un examen approfondi. Trois conseillers électoraux sur neuf n’ont pas signé les résultats de la présidentielle.

  4. Rappelons qu’en octobre 2015, Haïti organisait le premier tour de ses élections présidentielles. Toutefois, le second tour de la présidentielle, qui devait se dérouler au début de l’année, a été annulé par le Conseil électoral provisoire (CEP) en raison d’irrégularités et de nombreux cas de fraudes ont été relevés. Depuis février, le pays est dirigé par un gouvernement provisoire avec le président intérimaire Jocelerme Privert.

  5. Selon les résultats provisoires émis en 2015, Jovenel Moïse, âgé de 48 ans, arrivait en tête du scrutin finalement annulé. Il a été choisi par l’ancien président haïtien Michel Martelly. Jude Célestin, 54 ans, arrivait en deuxième place. Il s’était déjà présenté pour les présidentielles de 2010.

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