Hochelaga-Maisonneuve

Gentrification : ce qu'on ne vous dit pas sur la mixité sociale

Photo: AV Desing

Tantôt village, puis Eldorado du riche Canadien-français et capitale de la chaussure, Hochelaga-Maisonneuve est un de ces quartiers ouvriers qui a connu plusieurs vies. Ayant connu le boom de l'après-guerre pour ensuite subir l'exil industriel, c'est la Hochelaga «rough» qui prend racine à compter du début des années 1980. Dès le milieu de la décennie 2000, une nouvelle ère de développement prend son envol dans le quartier. Depuis, ce sont des portions entières du quartier qui se transforment dans ce qu'on appelle la «revitalisation».

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Tout le monde y gagne on nous dira! La rue est plus animée, finis les pawn shops, les bordels et les piqueries! Qu'on déroule le tapis rouge aux commerces et projets immobiliers de la mixité sociale et ainsi naîtra l'union du triporteur et du bobo tout le long de la Promenade Ontario!

Tout le monde y gagne on nous dira! La rue est plus animée, finis les pawn shops, les bordels et les piqueries!

Le hic, c'est que la mixité sociale, n'est ni un état permanent ni un phénomène sans conséquence, comme le voudraient ses principaux défenseurs. Quand un quartier atteint plus ou moins la mixité entre les plus et les moins nantis, la balance du pouvoir revient de facto aux possédants par le biais de la surreprésentation de leurs intérêts dans les domaines publics et privés. On nous parlera de propreté, de développement économique et de sécurité, mais jamais des gens qui ne profitent pas des retombées de ce développement. Ce sont les plus précaires et les groupes qui les soutiennent qui resteront sans voix, dans l'attente de ce qui leur a déjà été promis et condamnés à subir ce qui vient.

Mixité et gentrification

Quelques éléments font donc défaut à l'emploi exclusif du concept de la mixité sociale. D'abord, la mixité sociale est un concept qui peut s'avérer intéressant afin d'étudier les moyens de lutter contre l'exclusion ou la marginalisation sociale comme déterminants sociaux. Avec la mixité sociale, les plus nantis aideraient spontanément les plus précaires à transformer leur mode de vie, leurs habitudes familiales, économiques, culturelles ou sociales afin d'atteindre un meilleur niveau de vie et de bien-être. Un peu comme l'allégorie de la caverne de Platon, mais en version vie de quartier 2.0. Avec le concept de mixité sociale, on choisit cependant de se concentrer sur les bienfaits du développement plutôt que sur ses conséquences négatives.

Avec le concept de mixité sociale, on choisit cependant de se concentrer sur les bienfaits du développement plutôt que sur ses conséquences négatives.

Nous voyons alors ici trois principaux problèmes avec cette formule. L'un est l'absence de processus réellement démocratique dans nos quartiers. Selon nous, les plus nantis et leurs représentants publics et privés ne demandent pas systématiquement l'avis des moins nantis et des groupes les représentant. À l'inverse, on tente plutôt de les coopter, ou de les intégrer à une vision très étroite du développement, les privant ainsi de tout pouvoir d'initiative. Un autre problème émerge d'un questionnement sur la nature réelle de l'échange culturel, économique et social tant vanté par les adeptes de la mixité sociale. Là où un certain niveau de mixité économique peut être atteint démographiquement, cela ne se traduit pas nécessairement par un niveau équivalent de partage culturel, économique et social entre les différentes catégories de la population. Le dernier élément qui cloche avec la mixité sociale est pour sa part plutôt simple. Afin qu'un quartier devienne plus mixte, un certain espace doit être y être aménagé pour que de plus nantis s'y installent et ainsi établir un équilibre dit «mixte». Si on évalue la réussite de la mixité à un certain ratio, les places données aux plus nantis ne pourraient-elles pas être susceptibles d'avoir été celles jadis occupées, ou ayant pu être occupées par des plus précaires? Si la démarche d'aide aux plus pauvres préconisée par la mixité sociale se base partiellement sur l'éviction ou encore le rejet d'une partie des plus pauvres des priorités du développement du territoire, peut-on réellement parler de mixité sociale sans discuter de gentrification?

Comment est-il possible aujourd'hui que certain-e-s représentant-e-s des secteurs publics et privés choisissent alors de discuter exclusivement de mixité sociale? Ici comme ailleurs, les commerces indépendants des jeunes entrepreneurs, des étudiant-e-s et des artistes – qui constituent un des moteurs de la revitalisation du quartier – seront inévitablement remplacés par ceux des grandes chaînes alors que plus personne ne pourra se permettre des loyers commerciaux exorbitants et non réglementés. Le nier serait une erreur qui ne saurait pardonner. L'emploi exclusif du concept de la mixité sociale masque selon nous la réalité de l'investissement privé et les dynamiques du capital, tout en contribuant inversement à sécuriser les investisseurs et à stimuler le flux des investissements dans le quartier. Le discours dominant sur la mixité sociale enjolive volontairement le portrait de la réalité commerciale et se nourrit lui-même. Inversement, il refuse de traiter de ses contrecoups sociaux et économiques.

Le discours dominant sur la mixité sociale enjolive volontairement le portrait de la réalité commerciale et se nourrit lui-même.

Malgré cela, on continuera à nous parler de mixité sociale à la télévision, à la SDC Hochelaga-Maisonneuve et dans le journal. Comme le revenu «moyen» de la population continuera d'augmenter avec l'arrivée d'une nouvelle population issue d'une autre classe sociale dans le quartier, les commerces de nécessité se verront soudainement dans un «marché local» nouvellement capable de payer en moyenne davantage pour les mêmes marchandises. Ainsi, tout ce qui est bien de consommation non réglementé continuera d'augmenter encore sans cesse dans le quartier, alors que les revenus des précaires stagneront pour leur part. Comme le revenu moyen grimpera un peu plus, le gouvernement et les municipalités se féliciteront des résultats magiques de la «revitalisation» en coupant leur déjà maigre soutien aux organismes d'aide aux plus précaires. Les loyers augmenteront, et ce seront les femmes monoparentales, les personnes âgées ou migrantes qui en feront les frais. Peu importe ce qu'en diront les élu-e-s et les adeptes de la revitalisation, les pauvres ne seront pas miraculeusement disparus, aspirés vers le haut sur l'échelle sociale. Ils et elles se seront tout simplement retirés plus à l'est, là où ils et elles pourront se payer des loyers. Et là où des services adaptés et même l'emploi leur seront beaucoup plus difficilement accessibles, évidemment.

Que faire?

Le véritable problème avec toute cette dynamique, c'est que la gentrification est un enjeu sensible et qu'il exige un certain niveau de conscience individuelle. On ne peut gratuitement accuser quiconque se cherche un logis non loin du travail et un mode de vie plus vert, qui ne souhaite pas aller résider en banlieue, qui souhaite prioriser les transports actifs et qui souhaite finalement avoir accès à la propriété. Si tu es propriétaire de condo ou commerçant «local-bio-machin-truc», ce n'est pas exclusivement de ta faute, rassure-toi. Que l'offre commerciale se dynamise, là n’est pas le problème. Ce n'est pas toi qui bénéficieras le plus des retombées de la prétendue mixité sociale et nous en sommes conscients. Le problème, ce sont les conséquences inévitables de ces phénomènes en l'absence d'une véritable volonté politique pouvant permettre d'en limiter radicalement les conséquences. Ce sont les investisseurs, les promoteurs immobiliers, les banquiers et les avares du quartier qui passeront la case Go avant nous en empochant 200 000.00$. Ce sont eux qui sont principalement à blâmer, et ce sont eux que nous devons freiner collectivement. Ils gagnent dans le débat actuel sur la seule mixité sociale parce que celui-ci détourne monumentalement l'attention du véritable enjeu dans cette situation : à qui profite réellement la gentrification?

Que faire alors? D'abord, il est impératif que toutes et tous reconnaissent leur apport à la gentrification. Ce n'est pas parce que ce n'est ni ton intention, ni puisque ce n'est pas toi qui en bénéficies directement le plus que tu n'y joues pas un rôle actif, même indirectement. Ceci n'est pas une accusation, c'est un plutôt un constat. Ça peut être plate à dire, mais tu peux vendre des produits végétaliens, bio-locaux-l'fun que tu fais pousser sur ton toit et que tu arroses à l'eau de pluie récupérée tout en contribuant malgré toi à la gentrification. En tant que commerçant-e, tu te demandes parfois pourquoi les plus pauvres ne viendront pas consommer chez toi alors que tu n'as aucune mauvaise intention? Peut-être parce qu'ils et elles n'en ont pas tout simplement pas les moyens ou qu'ils et elles n'ont souvent pas été introduits à ta culture de la consommation. Et c'est là que la mixité sociale est biaisée. Pas ta faute, peut-être, mais quelque chose à changer, absolument. Plutôt que d'allumer des lampions aux vitrines brisées et de les pleurer en public, revendique, avec les autres commerçants, qu'un véritable partage culturel, social et économique advienne dans ton quartier. Oppose-toi aux solutions faciles comme l'installation de caméras qui ne feront que renforcer les clivages entre les riches et les pauvres en facilitant un nettoyage social déjà amorcé par les forces de l'ordre.

Pas encore assez concret? Voici quelques pistes de solution très tangibles qui permettraient de mieux reprendre le dialogue.

Pas encore assez concret? Voici quelques pistes de solution très tangibles qui permettraient de mieux reprendre le dialogue. Militer contre la spéculation foncière et réaliser que si certains y gagnent, c'est collectivement que nous y perdons toutes et tous. Lutter pour la mise en réserve de terrains pour la construction future de logements sociaux ou de coopératives d'habitation. Organiser des assemblées publiques avec un pouvoir décisionnel pour prendre réellement et démocratiquement le pouls de la population et agir en conséquence. Limiter et taxer les conversions d'immeubles locatifs en condos. Réglementer les loyers commerciaux à la faveur de petits artisans et commerçants. Favoriser l'échange social et l'éducation populaire sur les enjeux liés à la gentrification. Augmenter les quotas de logements sociaux dans les nouveaux projets de construction dans le quartier. Revendiquer un registre des baux afin de limiter la spéculation dans le marché immobilier locatif. Limiter le nombre de transactions immobilières pouvant être faites par une personne ou une société dans une période donnée. S'assurer que l'offre commerciale représente adéquatement les besoins de l'ensemble de la population et que cette dernière soit entendue dans tout projet de développement futur. Mieux soutenir et financer les organismes d'aide aux plus démunis du quartier. Exiger que la ville prenne ses responsabilités en matière d'inspection du logement et de défense contre les propriétaires fautifs. Ce n'est qu'un début... Quand tout cela sera fait, nous pourrons jaser de mixité sociale. Pour l'instant, on attend toujours le train des bienfaits économiques au métro Joliette. Si la mixité sociale est le nouvel impératif urbain de notre temps, pourquoi personne ne lutte pour la construction de coopératives d'habitation et de logements sociaux dans les somptueux châteaux de Westmount, Outremont ou Ville Mont-Royal?

L'auteur de cette lettre ouverte, Guillaume Legault, est candidat à la maîtrise en science politique à l'UQAM. Ses travaux portent sur le syndicalisme.
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