Charité

Grande guignolée des médias: une solution qui fait partie du problème

Photo: Caleb Woods

À chaque année, je grince des dents autour de cette date, début décembre. Étant une fidèle auditrice de Radio-Canada – souvent par défaut, parce que toutes les autres radios m’horripilent et que je n’ai pas l’option d’écouter des podcasts dans ma voiture vieille de dix ans – les enchères annuelles de la Grande guignolée des médias font partie de mon paysage médiatique depuis plusieurs années. Hier matin, je me suis levée avec de l’écume aux lèvres avant même d’avoir ouvert le poste.

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Mais inévitablement, je l’ai fait, j’ai ouvert la radio par habitude et probablement un peu aussi par masochisme. À entendre les journalistes exposer leur rivalité amicale afin de déterminer vaudra le plus cher, j’ai les poils qui hérissent. Et je ne sais pas si c’est mon cynisme qui me ronge, mais payer 3000$ pour se donner l’impression qu’on fait partie de la cool gang des gars de La soirée est encore jeune, ça ne me semble pas de la générosité envers les plus démunis. C’est le comble d’une société principalement composée d’adolescents attardés.

Ma critique n’aura pas une grande originalité. On en entend une version ou une autre de temps en temps, mais puisque la mascarade se reproduit d’année en année et qu’elle ne vient pas systématiquement avec la réflexion qu’elle devrait imposer, je prends le temps de la formuler à ma manière.

Sans plus grande créativité, je commencerai d’abord par énoncer les précautions d’usage : il y a certainement beaucoup de bonne volonté dans les opérations de charité du genre de celle de la guignolée. Je ne doute pas que beaucoup de gens qui donnent, surtout ceux qui s’arrêtent dans la rue pour contribuer à la hauteur de leurs moyens à l’effort collectif, le font avec un sincère désir d’aider. Je participe aussi à ce genre d’initiatives qui reviennent périodiquement dans le cadre de mon travail dans le milieu de la santé et des services sociaux.

Mais à chaque fois que l’on donne ponctuellement pour pallier aux injustices systémiques qui plombent notre société, on devrait, du même souffle, mettre au moins autant d’énergie à se questionner sur les raisons qui font que l’on se trouve dans l’obligation de mettre des pansements temporaires sur une souffrance humaine inacceptable. Le prix des aliments augmente à une vitesse fulgurante. Les salaires stagnent. Les emplois se précarisent. On coupe dans les services aux personnes les plus vulnérables, on s’indigne ponctuellement du traitement des personnes âgées dans les CHSLD, des toits qui tombent sur la tête de nos enfants morceau par morceau dans les écoles publiques, des adolescentes qui se sauvent des Centres jeunesse pour aller se prostituer parce qu’elles ne trouvent pas d’autre sens à leur vie. Mais quand il s’agit de se sentir collectivement responsables, vraiment responsables, de contribuer à mettre fin à ces souffrances, on se défile. On choisit de s’étourdir dans des projets personnels plutôt que de trouver du sens dans des projets collectifs. Ou encore, on se contente de chialer sur le travail des autres plutôt que de se demander comment on peut, nous, contribuer de façon constructive à construire des alternatives.

Car des options, il y en a. Des armées de penseurs rédigent des études, des rapports, des recommandations qui ne demandent qu’à sortir des tablettes et à vivre. On en a, des spécialistes issus de divers milieux qui sont aptes à diagnostiquer les problèmes sociaux et économiques et qui en proposent des solutions. Mais on préfère s’indigner de la «différence» des immigrants, voter pour des populistes qui nous promettent de brasser la cage alors qu’ils ne font que nous engourdir dans notre ignorance, ou penser que de valoriser les riches nous épargne la nécessité de réfléchir à l’appauvrissement corrélatif des plus démunis. On trouve ça trop difficile de se reconnaître dans les yeux de ceux qui souffrent, donc on ferme les nôtres. Si la guignolée contribue à cet aveuglement, elle porte en elle une partie du problème.

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