Femmes autochtones

Val-d’Or: et maintenant?

La directrice du Centre d'amitié autochtone s'exprime sur les derniers événements concernant les femmes autochtones
Centre d'amitié autochtone de Val D'Or

Depuis la diffusion du reportage-choc d’Enquête, dans lequel une dizaine de femmes autochtones ont accusé des officiers de police d’abus sexuels envers elles-mêmes ou leurs amies, les yeux du Québec entier se sont tournés vers la ville minière de Val-d’Or, en Abitibi. Au mois de novembre, le Directeur des poursuites criminelles et pénales du Québec (DCPC) a semé l’émoi en disant qu’aucune accusation ne serait être portée concernant 37 dossiers criminels ouverts dans la foulée de l’affaire.

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Quand les femmes ont dénoncé leurs présumés agresseurs, elles se sont ensuite tournées vers le Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or. Édith Cloutier, née à Val-d’Or et élevée dans une famille biculturelle — mère algonquine, père québécois francophone — dirige le centre depuis plus de 25 ans. C’est entre ses mains que tombent les tâches difficiles du leadership et du tissage des liens entre les communautés. Ruby Irene Pratka a discuté avec elle du chemin parcouru de la dernière année et de l’idée d'une enquête publique provinciale, qu’elle considère obligatoire pour avancer.

Ruby Pratka : À la mi-novembre, le DPCP a annoncé qu’aucune accusation n’allait être déposée contre les officiers dénoncés par les présumées victimes. Comment ces dernières ont-elles réagi?

Édith Cloutier : Les femmes elles-mêmes ont manifesté une profonde déception. Elles sont grandement préoccupées. Elles ont souhaité émettre leurs sentiments dans une déclaration commune, qu’elles ont cosignée.

R.P. : Comment les citoyen-nes autochtones se sentent par rapport au système de justice à Val-d’Or en ce moment?

Édith Cloutier : Il y a un bris de confiance envers le système judiciaire et le système policier. Tout sera à rebâtir à ce niveau. De plus en plus de voix se lèvent pour une enquête indépendante. Cette approche permettrait aux femmes de réclamer la vérité. Depuis que les femmes se sont présentées publiquement, heureusement, on reçoit des dizaines de lettres d’appui d'organismes et de groupes de femmes pour appuyer notre demande de faire la lumière sur ce qui se passe.

De plus en plus de voix se lèvent pour une enquête indépendante. Cette approche permettrait aux femmes de réclamer la vérité.

R.P. : Le gouvernement du Québec a annoncé son intention, au lieu de mettre sur pied une enquête indépendante, de mettre le dossier entre les mains de la Commission d’enquête nationale sur les femmes autochtones disparues et assassinées. Pensez-vous que cette approche débouchera sur quelque chose de constructif?

E.C. : Nous saluons la mise en place de la commission fédérale annoncée en août, qu’on réclamait depuis de nombreuses années. Par contre, nous avons quelques réserves concernant cette approche par rapport aux femmes de Val d’Or. Le mandat de l’enquête nationale est très, très large, mais ses fondements reposent sur les questions entourant les femmes disparues ou assassinées. L’enquête a un mandat de deux ans, et quatre mois après la mise en place de la commission, les travaux n’ont pas encore commencé. Nous avons un contexte spécifique au Québec, donc c'est la province qui est la mieux placée pour agir dans cette situation. Au Québec, sauf exception, la police est sous la juridiction provinciale. Ce qui se passe se déroule en ville et touche des femmes qui vivent en ville. Il faut que l’accent soit mis sur les relations entre la police et les femmes au Québec. Si la province passe le tout au fédéral, la province manque à ses responsabilités. Il faut une démarche spécifiquement québécoise, et pour cela, le premier responsable est le gouvernement du Québec.

Si la province passe le tout au fédéral, la province manque à ses responsabilités. Il faut une démarche spécifiquement québécoise, et pour cela, le premier responsable est le gouvernement du Québec.

R.P. : Le 11 décembre dernier, on a annoncé la mise sur pied d’une équipe dédiée au Québec au sein de l’enquête nationale. À quel point cette décision répond-elle à vos attentes?

E.C. : C’est une bonne nouvelle, parce qu’en effet la langue est un enjeu pour les Autochtones du Québec qui ne maitrisent pas l’anglais. Le Québec, même autochtone, est souvent «noyé» dans la masse anglophone. Mais est-ce que cela va changer les choses pour les femmes autochtones de Val-d’Or, qui ont dénoncé et qui réclament une enquête publique indépendante québécoise? Je crois toujours que la responsabilité revient au gouvernement du Québec d’instaurer une commission d’enquête indépendante portant sur la relation policière et les Premières Nations, plus particulièrement en ce qui concerne les femmes de Val-d’Or et l’autorité policière. Il faut documenter toutes ces plaintes et mettre de la lumière là-dessus.

Idéalement, une commission d’enquête québécoise adresserait toute cette question d’abus d’autorité et du racisme systémique, et contribuerait à rebâtir la confiance. Nous considérons que la commission nationale pourra agir en complément de celle qui pourrait être instaurée par Québec. De plus, une commission québécoise pourra circonscrire dans son mandat les événements de Val-d’Or et livrer un rapport avec des recommandations 18 mois après sa mise en place. Au fédéral, nous comprenons que les travaux de la commission nationale s’échelonneront sur trois ans, et ils ne sont pas encore amorcés. Ce qui fait que le rapport ne sera produit qu’en 2019 ou 2020.

R.P. : Au Centre d’amitié, depuis combien de temps étiez-vous conscients que quelque chose clochait dans les relations entre les résidentes et la police?

E.C. : Je suis originaire de Val-d’Or et je travaille au Centre d’amitié depuis 27 ans. Le Centre d’amitié existe depuis 44 ans, et ça fait autant de temps qu’on lutte contre le racisme systémique, la discrimination et les préjugés, y compris au niveau de la police.

R.P. : Comment avez-vous réagi quand les femmes ont décidé de dénoncer?

E.C. : Quand elles ont commencé à parler, notre rôle, c’était d’assurer qu’elles étaient bien accompagnées. Le fait que ce n’était pas une ou deux personnes, mais une collectivité en entier qui a dit : « On vit ces abus et on veut que ça cesse pour que nos enfants et nos petits-enfants n’aient pas à vivre ça » c’était frappant, et nous avons dit aux femmes qu’on allait les accompagner jusqu’au bout. On savait, en mai 2015, [quand l’épisode d’Enquête a été tourné], qu’on entrait dans une nouvelle dimension de la lutte pour la justice, et on lutte encore pour être reconnues. On savait que ça allait bouleverser les choses. On entre dans une transformation sociale importante.

On savait, en mai 2015, [quand l’épisode d’Enquête a été tourné], qu’on entrait dans une nouvelle dimension de la lutte pour la justice, et on lutte encore pour être reconnues.

R.P. : Compte tenu de tout ce qui s’est produit, pouvez-vous en bonne conscience encourager des nouvelles victimes potentielles à témoigner?

E.C. : Absolument. Si vous êtes victime d’abus, il faut dénoncer. Chaque semaine on entend parler des allégations des comportements troublants. Les abus continuent. Si on ne dénonce pas, quelle est notre alternative? On n’en a pas. Il faut que les gens portent plainte. On a la ligne téléphonique du SPVM et le bureau d’enquête indépendante qui vient juste de s’ouvrir. Il faut maintenir la pression, et la seule façon de le faire, c’est en continuant de parler.

R.P. : Quel genre de soutien les plaignantes reçoivent-elles?

E.C. : Au Centre d’amitié, elles peuvent recevoir du soutien psychologique, culturel et légal. Elles ont le soutien d’une avocate autochtone qui a accepté d’aider les femmes pro bono ainsi que de leurs familles et amie-s. On ne veut pas que les femmes soient abandonnées. Je vais continuer d’encourager les gens à porter plainte, même si [les victimes] se sentent souvent comme des citoyen-nes de deuxième classe.

R.P. : Les femmes auront-elles besoin de témoigner de nouveau en cas d’enquête provinciale?

E.C. : La commission d’enquête provinciale aurait le pouvoir de sommer la SQ et d’autres interlocuteurs. Pour les femmes, il faudra en effet témoigner et être contre-interrogées. Ce ne sera pas simple. La différence entre ce genre d’enquête et un procès, c’est que pour l’enquête, l’aboutissement n’est pas d’apporter des accusations, mais d’apporter la lumière. Les femmes devront se préparer comme pour un procès. Elles ont été prêtes à aller en cour, maintenant elles devront être prêtes à changer le système. Elles ont eu des vies difficiles, mais elles sont très engagées. Elles sont très conscientes qu’elles contribuent à quelque chose de grand.

Elles ont eu des vies difficiles, mais elles sont très engagées. Elles sont très conscientes qu’elles contribuent à quelque chose de grand.

R.P. : Devant les caméras d’Enquête, vous avez promis de faire tout ce qui était dans votre pouvoir pour appuyer les plaignantes. À quel point êtes-vous satisfaite avec ce que vous avez pu faire?

E.C. : Pour moi, Enquête a été un tremblement de terre, un 10 sur l’échelle de Richter. À partir du premier jour, les leaders des Premières Nations — l’Assemblée des Premières Nations, le Grand Conseil des Cris, Femmes Autochtones du Québec entre autres — et le maire de Val-d’Or nous ont apporté un grand soutien, qui nous a permit de traverser tout ça. On a ébranlé le gouvernement avec cette tragédie humaine. On garde maintenant le cap sur la responsabilité collective que nous avons, celle de rebâtir la confiance, d’arrêter la violence et de mettre au grand jour une situation qui n’est pas unique. Il y a d’autres Val-d’Or.

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