Guerre syrienne

Non, Alep ne représente pas la fin

Photo: Guillaume Piolle

Les forces armées syriennes du régime de Bachar el-Assad ont, à l’heure actuelle, repris la presque totalité de la ville d’Alep. Vue de l’Occident, cette bataille, qui a laissé derrière elle un sillon de mort dans lequel pestifèrent les corps des civils qui paient une fois de plus le prix de la folie de nos dirigeants politiques, semble, aux yeux de nombre de commentateurs, représenter la phase finale de cette guerre civile. Un conflit qui, au fil des cinq dernières années, aura provoqué la mort plus de 400 000 personnes dont 50 000 enfants, en plus de forcer le déplacement de quatre millions de réfugié-es, si on fait la moyenne des différentes estimations des institutions internationales qui poursuivent le décompte.

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Mais Alep ne représente la fin de rien — la guerre n’est pas l’aboutissement d’un scénario hollywoodien dans lequel le générique annonce la résolution de l’histoire en acclamant les artisans du film en lettres blanches sur fond noir. Pour s’en rendre compte, il faut dépasser le récit simplifié par les exigences médiatiques et faire principalement face à deux facteurs qui complexifient la situation réelle.

Mais Alep ne représente la fin de rien — la guerre n’est pas l’aboutissement d’un scénario hollywoodien dans lequel le générique annonce la résolution de l’histoire en acclamant les artisans du film en lettres blanches sur fond noir.

Une nébuleuse toile d’alliances

La toile d’alliances et de groupes armés qui luttent contre les forces syriennes est d’une telle densité qu’on nous présente le tout comme une entité quasi uniforme portant le nom de «rebelles», alors que de nombreux différends opposent non seulement la majorité de ces groupes, mais aussi les alliés objectifs occidentaux.

Le cas de Jabhat Fateh al-Sham — l’ancien Front al-Nusra — reste l’un des plus éloquents. Longtemps considéré comme la branche syrienne d’al-Qaïda, théologiquement mû par le wahhabisme saoudien, le groupe reçoit également un soutien financier du Qatar, gros client des marchands d’armes occidentaux et supposé allié dans l’éternelle «guerre au terrorisme», comme l’Arabie saoudite.

Certains groupes «modérés» de l’Armée syrienne libre (ASL) entretiennent également des liens avec Jabhat Fateh al-Sham, alors que d’autres groupes de l’ASL ont reçu un important financement, des livraisons d’armes et de l’entraînement de la part des États-Unis. Au même moment, les Occidentaux soutiennent et entrainent également les Unités de protection du peuple (YPG) kurdes au nord de la Syrie. Le Hezbollah se trouve un peu malgré lui à protéger la frontière libanaise des forces syriennes et de l’État islamique. Au milieu de tous ces groupes, justement, l’État islamique, le rejeton bâtard de la deuxième guerre d’Irak, combattu tant par les Kurdes, les groupes d’opposition à el-Assad et par les forces de celui-ci.

Les Américains ont fourni pour près d’un demi-milliard de dollars d’aide à des «milices modérées» dans leur lutte contre l’État islamique dans le cadre de leur programme Train and Equip. L’entrée en jeu des Russes du côté de son allié gouvernemental syrien a transformé ce conflit jusqu’alors régional en une guerre par procuration digne des pires jours de la Guerre Froide. Dire qu’il est difficile de s’y retrouver et de déterminer quels sont les intérêts de qui est un euphémisme.

Médias et propagande

On attribue largement à l’écrivain britannique Rudyard Kipling une citation voulant que la première victime de la guerre soit la vérité. Outre le fait que les civils remportent cette triste palme et que l’auteur du Fardeau de l’homme blanc nous ait légué une littérature où il enjoignait ses lecteurs à épouser l’impérialisme britannique, il n’avait pas absolument tort. De même dans son papier du 13 décembre dernier, le journaliste britannique Robert Fisk rappelait sagement qu’il existe «une multitude de vérités à propos de la déchirante histoire d’Alep».

Les médias occidentaux nous parlent de la «chute» d’Alep, alors que les «rebelles» fuient la ville prise par les forces du régime de Bachar el-Assad. Les plus sympathiques au gouvernement officiel — Russia Today en est l’exemple le plus éloquent — nous parle plutôt de «libération».

Ce qui se passe à Alep — et en Syrie en général, devrait-on dire, ou du moins ce que nous croyons qu’il s’y passe, nous le rappelle chaque jour qui s’écoule, en plusieurs versions. Les médias occidentaux nous parlent de la «chute» d’Alep, alors que les «rebelles» fuient la ville prise par les forces du régime de Bachar el-Assad. Les plus sympathiques au gouvernement officiel — Russia Today en est l’exemple le plus éloquent — nous parle plutôt de «libération».

C’est une véritable sottise de voir ces milices largement entrainées, armées et financées par les États-Unis et leurs alliés saoudiens et qataris comme des «rebelles révolutionnaires» — une fausse analogie qui rappelle ces militants d’extrême gauche qui voyaient les talibans comme un mouvement populaire de résistance anti-impérialiste au cours de la guerre en Afghanistan. Il est également faux de voir le régime el-Assad comme exempt de crimes de guerre. Tout comme cette manière de voir les civils tués par le régime Assad comme des preuves de crimes de guerre et ceux massacrés par les bombes et les assauts des groupes soutenus par l’Occident comme des «dommages collatéraux», une habitude prise lors des conflits en Afghanistan et Irak au cours des années 2000.

Et l’Occident?

Parlant d’impérialisme, il est aussi impossible d’ignorer la position américaine — occidentale, en général — dans le conflit syrien. La semaine dernière, l’ambassadrice des Nations-Unies Samantha Power décrivait les actions militaires des forces armées syriennes comme des «actes de barbarie», tout en omettant les exactions des «rebelles», dont on sait aujourd’hui qu’ils se sont servis de civils comme boucliers humains en les empêchant de fuir Alep tout en s’accaparant les vivres provenant de l’aide humanitaire destinées à la population.

En 2013 le New York Times rapportait qu’au cours de l’année précédente, Hillary Clinton rencontrait le général David Petraeus, alors directeur de la CIA, pour mettre en branle un plan afin d’assister la «résistance» syrienne au régime de Bachar el-Assad — un exemple concret de l’affection de la Secrétaire d’État pour la doctrine de changement de régime à l’étranger, nonobstant le chaos qui régnait déjà alors en Libye et l’instabilité politique en Égypte. Et tout comme dans le cadre du programme Train and Equip, on affirmait déjà ne pas pouvoir garantir que ces armes et cet argent n’aboutiront pas dans les mains de groupes extrémistes.

Loin d’être la fin

L’histoire récente ne manque pas d’exemples de guerres initiées ou soutenues par les maîtres politiques de l’Occident — ce qui se passe actuellement en Afghanistan, en Irak et en Libye incarne parfaitement ce qui arrive quand les savants fous des laboratoires de politique étrangère concoctent des formules de «changement de régime». Des pays où le sang coule toujours sur le sable, où les civils meurent par dizaines de milliers et où les rois-clients trahissent leur propre peuple. La Syrie rejoint ces pays au sanglant firmament des pays qui auront sombré dans le chaos.

Mardi dernier, un tireur assassinait l’ambassadeur russe de Turquie en criant de «se remémorer d’Alep». Mais ne tombons pas dans le piège de croire que ce sera le déclencheur de la 3e Guerre mondiale — celle-ci dure depuis déjà 15 ans.

On peut — on doit — se poser la question : à qui profite le crime?

À l’heure actuelle, on sait du moins que seuls les cupides cyniques et leurs alliés capitaines d’industrie, à qui nous donnons le pouvoir de déclencher ces guerres, en sortiront victorieux.

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