Entrevue exclusive

La situation alarmante des anges gardiens d'Edward Snowden

Edward Snowden s'exprime à propos du traitement «criminel» des réfugié-es qui l’ont aidé à se cacher. Le dénonciateur de la NSA craint pour la sécurité des trois familles qui l’ont hébergé en 2013.
Photo: Eliza does

Cette entrevue exclusive est d'abord parue dans l'édition anglophone de Ricochet.

En 2013, Edward Snowden était un homme en fuite. Le contractuel de l’Agence nationale de la sécurité avait fuit sa maison d’Hawaii avec en mains un trésor de documents classifiés qui révélaient l’existence d’une opération massive d’espionnage domestique aux États-Unis.

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Son premier arrêt fut Hong Kong, où il a rencontré les journalistes Glenn Greenwald et Laura Poitras à l’hôtel Mira. Mais une fois son histoire rendue publique, il est devenu évident qu’il n’y serait pas en sécurité.

Il a alors été mis en contact avec l’avocat canadien Robert Tibbo, qui a élaboré un plan audacieux pour cacher Snowden dans un endroit à Hong Kong où personne n’irait jamais le chercher.

Résidant maintenant en Russie en tant que fugitif du gouvernement américain, Snowden a contacté Ricochet pour souligner la situation désespérée de trois familles demandeuses d’asile à Hong-Kong, d’origine sri-lankaise et philippine, qui ont tout risqué pour lui offrir refuge en 2013.

Le traitement des réfugié-es par le gouvernement de Hong Kong est «une loi non écrite criminelle» déclare Snowden, demandant à tout le monde de «penser aux vies des enfants de ces parents qui vont se réveiller demain.»

Le traitement des réfugié-es par le gouvernement de Hong Kong est «une loi non écrite criminelle» déclare Snowden

Selon M. Tibbo, les trois familles qui ont aidé Snowden ne sont pas en sécurité et ont besoin de trouver refuge dans un autre pays rapidement. Il souligne que le Canada serait l’endroit idéal pour que les familles puissent refaire leur vie. «Si vous demandez à ces familles dans quel pays elles voudraient le plus aller, leur première réponse est sans hésitation le Canada», dit-il.

L’entrevue qui suit avec Snowden a été réalisée par l’entremise de son avocat, Robert Tibbo, grâce à un relais crypté. Les réponses d’une autre entrevue faite uniquement avec M. Tibbo, qui représente des douzaines de demandeurs d’asile à Hong Kong, incluant les trois familles qui ont protégé Snowden, ont été offertes pour des fins de mise en contexte. Les deux entrevues sont exclusives à Ricochet.

Ricochet : Vous avez pu constater les conditions de vie des personnes réfugiées à Hong Kong. Pouvez-vous nous dire ce que vous pensez de la façon dont elles sont traitées?

Edward Snowden : Hong Kong est l’une des villes les plus riches au monde et pourtant, j’ai vu des réfugié-es dont la pauvreté est ponctuée par la discrimination et la répression chaque jour. Il semble irréel que le gouvernement puisse nier aux personnes le droit au travail pour un salaire, en plus de leur refuser de l’argent pour manger. Au lieu, il leur donne des quantités négligeables de nourriture, souvent gâtées et périmées, absolument insuffisantes afin de survivre. Mais le système fonctionne ainsi.

Aujourd’hui, les bons alimentaires et les cartes de débit à valeur limitée pour obtenir de la nourriture sont offerts aux demandeurs d’asile, mais encore une fois, c’est nettement inférieur à ce qui est nécessaire pour survivre. Les demandeurs d’asile à Hong Kong sont affamés et démunis.

Dans mon propre cas, on m’a dit qu’il faudrait une décennie pour traiter une demande d’asile. Une décennie! Essayez d’imaginer cela! Pour les 10 prochaines années, vous seriez arrêté si vous osiez travailler, mais devriez vous débrouiller pour trouver de la nourriture en quantité suffisante, ainsi que pour payer votre loyer, vos factures de service, pour acheter des vêtements, pour pouvoir prendre l’autobus ou le métro, pour un téléphone. Bref, avoir juste assez d’argent pour satisfaire à vos besoins fondamentaux.

Robert Tibbo : Le gouvernement de Hong Kong a intentionnellement conçu un système qui échoue à satisfaire les besoins primaires des demandeurs d’asile. Ces derniers sont démunis et cette situation est une violation de l’Article 7 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques et de l’Article 3 de la Déclaration des droits de Hong Kong. Si un demandeur d’asile n’est pas autorisé à travailler et que le gouvernement échoue à satisfaire à ses besoins primaires, cela équivaut à un traitement inhumain et dégradant. Cette violation réfère également à la section 12 de la Charte canadienne des droits et libertés.

Le gouvernement de Hong Kong a intentionnellement conçu un système qui échoue à satisfaire les besoins primaires des demandeurs d’asile.

Le gouvernement de Hong Kong a laissé dans les limbes plus de 10 000 demandeurs d’asile depuis des années. Ils souffrent de traitements inhumains et dégradants et en arrivent au point de se dire : «Nous sommes désespérés, nous sommes affamés, nous n’avons pas suffisamment de nourriture, nous n’avons pas assez de nutriments, nous ne pouvons pas payer notre loyer». Et c’est là qu’ils commencent à avoir des comportements risqués comme quêter ou voler. Les demandeurs d’asile sont souvent arrêtés pour vol de poudre de lait parce qu’ils essaient d’avoir du lait pour leurs bébés ou leurs enfants.

Certains d’entre eux ne veulent pas voler. Ils ne veulent pas aller en prison pendant 22 mois pour avoir travaillé illégalement. Ils se disent donc : «J’abandonne. Je préfère retourner dans mon pays d’origine. Tant qu’à mourir à un endroit ou aller en prison dans un autre, je préfère rentrer et mourir dans mon pays.» Ou souffrir, peu importe les supplices qu’ils auront à subir.

Le terme légal pour cela se nomme "refoulement constructif", [par opposition au principe de non-refoulement, qui interdit à tout état d’obliger quelqu’un à retourner dans son pays si sa vie est en danger].

Le refoulement constructif, selon moi, est une stratégie conçue par le gouvernement de Hong Kong, qui peut dire : «Nous ne les avons pas déportés. Ils voulaient partir de leur propre gré.»

C’est une mode d’évoquer cette phrase dans certains cercles pour démoniser les personnes dont la vie est déjà définie par la tragédie et le manque. — Edward Snowden

C’est une mode d’évoquer cette phrase dans certains cercles pour démoniser les personnes dont la vie est déjà définie par la tragédie et le manque. — Edward Snowden

Aucune personne raisonnable ne choisit de retourner dans son pays d’origine pour y subir de la persécution, de la torture ou des traitements cruels, inhumains et dégradants. Quand vous êtes traités si cruellement depuis si longtemps, votre intégrité mentale et physique est compromise. Le fait de prendre la décision de retourner dans votre pays pour y souffrir de torture et de persécution devrait tirer une sonnette d’alarme...Et c’est la preuve que le gouvernement de Hong Kong fait quelque chose d’éthiquement questionnable. Il n’a pas besoin de déporter ses personnes réfugiées : il n’a qu’à attendre qu’elles abandonnent et choisissent de rentrer plutôt que de subir les conditions du pays hôte.

E. Snowden : Combien de temps cela va-t-il durer? Cette loi non écrite est criminelle et nous en avons des exemples clairs. Nous vivons tous des difficultés et avons des priorités, et je comprends trop bien le désir de se cloîtrer sans voir les problèmes du monde. Or, ignorer une chose ne la fait pas disparaître. Quand vous serez allongé dans votre lit ce soir, réfléchissez à la vie des enfants de ces parents qui vont se réveiller demain.

Si un réfugié travaille pour satisfaire à ses besoins primaires comme la nourriture, le loyer et les services publics ainsi que des vêtements de base, il est un criminel et, au mieux, il vole un travail. S’il ne travaille pas comme la loi le prévoit, il est un parasite, un fainéant amoral à la recherche d’un papier qu’il n’a pas gagné ni mérité.

La logique est malade, incapable d’imaginer un univers dans lequel un réfugié n’est pas une force maligne de la nature, mais plutôt une personne désespérée qui, la plupart du temps, se remet des outrages de la mauvaise fortune et qui supporte non seulement elle-même, mais contribue aussi à une société. Il n’y a rien d’acceptable dans le fait d’affaiblir les personnes vulnérables et les démunies, et cette situation devrait susciter plus que notre mépris. Elle devrait alimenter notre résistance.

Il n’y a rien d’acceptable dans le fait d’affaiblir les personnes vulnérables et les démunies, et cette situation devrait susciter plus que notre mépris. Elle devrait alimenter notre résistance.

R. Tibbo : Un de mes clients, un journaliste qui est pratiquement mort plusieurs fois en Somalie, a flanché l’an passé et est retourné dans son pays. Et est maintenant en fuite dans son propre pays.

Les trois familles qui ont aidé Snowden, qui se trouve dans une position similaire ont, au cours des trois dernières années, à différents moments, voulu abandonner. Elles aussi se sont rendu à l’évidence qu’il valait peut-être mieux rentrer dans leur pays et d’en souffrir les conséquences.

Ricochet : Qu’est-ce que les personnes au Canada ou partout dans le monde peuvent faire pour aider ces réfugié-es?

E. Snowden : Je ne crois pas aux héros. La figure mythique d’un héros rayonnant est un mirage parce que chacun d’entre nous est complexifié par son humanité. Les fondateurs de mon pays se sont battus pour établir les droits d’un peuple pendant qu’ils faisaient l’esclavage d’un autre.

Nous sommes imparfaits, mais nous ne sommes jamais bien loin d’une solution et d’un acte héroïque. Ces moments sont réels. Ils sont autour de nous tout le temps. Et c’est bien ça le problème : si vous attendez tous un héros pour nous sauver, vous n’avez rien compris. Vous êtes vous-même celui que vous attendez.

Et c’est bien ça le problème : si vous attendez tous un héros pour nous sauver, vous n’avez rien compris. Vous êtes vous-même celui que vous attendez.

C’est ce que j’ai appris à Hong Kong quand ces personnes incroyables ne m’ont pas simplement dit : «Désolée, j’ai une famille» en me fermant la porte au nez. Personne n’aurait pu les blâmer, mais elles sont allées au-delà de leurs réticences et ont montré une véritable grandeur d’âme. Elles ont traversé des temps difficiles. Elles ont vu ce qui arrivait aux personnes qui attendent que quelqu’un d’autre règle tout. Quand quelqu’un qui avait des ennuis a cogné à leur porte, elles ont répondu et cela a peut-être permis de sauver la vie d’un homme.

Maintenant ce sont elles qui cognent à notre porte. Soyez cette personne qui compte. N’attendez pas qu’un politicien fasse la bonne chose. Faites-les agir dès maintenant.

R. Tibbo : Je voudrais que les trois familles partent de Hong Kong le plus tôt possible. Immédiatement. Je veux les relocaliser pour qu’elles puissent s’établir dans un autre pays.

Le problème, c’est que les autres pays vont seulement prendre les demandeurs d’asile s’ils sont reconnus en tant que réfugiés. Mais nos familles, à cause du 0,36 pour cent de taux d’acceptation chinois seront presque certainement refusées. Et si c’est le cas, aucun pays tiers ne les prendra. En effet, le taux d’acceptation des demandeurs d’asile à Hong Kong dans une année donnée est de 0,36 %. Si vous arrondissez au chiffre le plus près, il s’agit de 0 %.

Le système devrait avoir un taux d’acceptation de 50 %, voire 35 % au plus bas, mais ce taux devrait être beaucoup, beaucoup plus haut. Donc vous avez ici un système de contrôle et des tribunaux qui trouvent «raisonnable» un taux d’acceptation de véritablement 0 %.

Cependant, nous savons tous, en tant qu’avocats d’expérience, que lorsque vous avez un taux d’acceptation de 0 %, vous avez ce que nous appelons une improbabilité inhérente. Cela signifie que le système est injuste et qu’il est défectueux. Il est endommagé.

Ces trois familles sont donc à Hong Kong avec une chance d’acceptation de 0 %. Donc, selon toute vraisemblance, le statut de réfugié-es leur sera refusé. Et ensuite, elles devront retourner dans leur pays d’origine où elles seront persécutées, torturées et même tuées dans certains cas. Je n’ai aucun doute que certains de mes clients seront tués lors de leur retour dans leur pays.

Ricochet : Est-ce que les agents de Hong Kong ont spécifiquement interrogé ou questionné ces familles à propos de leur rôle avec Snowden?

R. Tibbo : Absolument. Vanessa Rodel, la femme philippine, est allée rencontrer une travailleuse sociale du Service Social International de Hong Kong (ISS-HK) [le sous-traitant gouvernemental responsable des besoins primaires des demandeurs d’asile] et elle immédiatement commencée à être questionné à propos de M. Snowden. La travailleuse sociale voulait des détails et les particularités du séjour de M. Snowden dans sa famille. Mme Rodel a dit à la travailleuse sociale : «Je ne vous dis rien. Vous devez parler à mon avocat.»

Ensuite, la travailleuse a immédiatement déclaré : «Nous ne payons pas pour votre électricité». Mme Rodel a répondu : «Non, vous allez payer. Vous devez payer pour mes besoins primaires.» Dans la semaine suivante, on l’a informée que toute son assistance cessait.

Pas de nourriture, pas de loyer, pas d’électricité.

À mon avis, quand le ISSHK a compris que Mme Rodel ne fournirait pas de réponses satisfaisantes quant au séjour de M. Snowden, il l’a punie.

À mon avis, quand le ISSHK a compris que Mme Rodel ne fournirait pas de réponses satisfaisantes quant au séjour de M. Snowden, il l’a punie.

Le SSI-HK a aussi questionné M. Supun et Mme Nadeeka, [un couple sri-lankais ayant hébergé Snowden] à propos de Snowden et a en mains un dossier spécial rempli d’articles de presse les concernant. Cette famille a aussi refusé de répondre aux questions. Le SSIHK refuse maintenant de payer pour les besoins primaires malgré toutes les demandes orales et écrites des familles.

Comme pour la troisième famille, M. Ajith [du Sri Lanka] a perdu sa carte lui permettant d’acheter de la nourriture. Le SSI-HK a refusé de la remplacer et l’a avisé qu’il n’en recevrait pas une nouvelle. Il s’est donc fait couper son assistance alimentaire et a été avisé qu’il ne recevrait des provisions d’urgence sèche que de façon temporaire.

Encore une fois, SSI-HK refuse de payer les besoins primaires de M. Ajith, ayant lui aussi fait de nombreuses demandes orales ou écrites.

Ricochet : Qu’est-ce qui arrive dans ces cas? Est-ce que la situation peut changer?

R. Tibbo : J’ai écrit une série de lettres au SSI-HK [au nom de Mme Rodel à propos de M. Snowden] demandant de payer. Il a refusé et ne lui offre plus d’assistance. Il refuse toujours de payer ses besoins primaires en entier.

La dernière fois qu’elle [Mme Rodel] s’est rendue au SSI-HK, on lui a demandé de signer une entente d’assistance. Elle a demandé d’obtenir une copie pour la montrer à son avocat avant de signer quoi que ce soit. Cela lui a été refusé et on lui a dit qu’on ne lui donnerait une copie que si elle signait d’abord (sans conseils juridiques).

Comme pour les deux autres familles, le SSI-HK continue de refuser d’offrir de l’assistance adéquate pour subvenir à ses besoins primaires.

Ricochet : Voudriez-vous que le gouvernement canadien intervienne?

R. Tibbo : Ce serait certainement quelque chose que ces familles apprécieraient. La communauté de demandeurs d’asile de Hong Kong perçoit le Canada comme une nation qui respecte les droits humains, même si Stephen Harper n’a pas vraiment fait un bon travail sur ce front. Il a fait des choses qui, à mon avis, ont détérioré l’image du Canada en ce sens.

Mais je sais que M. Trudeau était à la conférence des Nations Unies à New York en septembre et qu’il a beaucoup parlé du Canada et de son système de valeurs, de sa culture, et qu’il embrasse ses obligations légales à l’international et qu’il veut que le Canada soit un pays qui saisit l’opportunité d’amener des réfugié-es au pays.

Le Canada est une démocratie et elle fonctionne en ce moment vraiment bien. Je dirais même que si les Canadien-nes reconnaissent que mes clients sont dans une situation impossible et ressentent que ce sont le genre de personnes qu’ils et elles veulent amener au Canada, et bien des démarches devraient être entreprises en ce sens. Comme écrire aux membres de leur parlement, écrire au directeur de l’immigration de leur province, écrire au ministre de l’Immigration. Chaque Canadien-ne qui veut soutenir cette cause peut le faire grâce aux droits démocratiques et à la liberté d’expression, à travers de nombreux canaux.

Si vous voulez offrir du soutien à ces familles, nous avons mis en place une page GoFundMe et nous amassons des fonds pour ces familles. À ce jour, nous avons amassé autour de 25 000 $. Laura Poitras, Glenn Greenwald ainsi que Edward Snowden ont de plus donné 20 000 $ le mois dernier. Or cet argent est simplement pour leur logis, leur nourriture, leur transport, leur service public et pour l’éducation d’un couple d’enfants qui est toujours à l’école primaire en ce moment.

Il s’agit d’une mesure immédiate, mais ultimement, nous voudrions que ces familles quittent Hong Kong et puissent vivre dans un tiers pays sécuritaire.

Cet article a été traduit par Julie Gagnon.
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