Politique

2017 : relance de la gauche, résurgence de l’Histoire

En 2017, la gauche québécoise passera-t-elle du moment «Faut qu'on se parle» au moment «Faut qu'on bouge»?
MADOC

2017 ne sera pas une année comme les autres. Bien que tous les regards soient actuellement rivés vers Trump, dont l’élection a laissé pantoise une bonne partie de la population, nous pouvons anticiper dès maintenant un choc des plaques tectoniques qui ébranlera la scène politique du Québec à très court terme. De quel événement s’agit-il ? La suite logique de l’initiative Faut qu’on se parle (FQSP). Comment cette vaste campagne de consultation et de mobilisation citoyenne se traduira-t-elle sur le plan politique ? Par une relance de la gauche québécoise qui pourrait ouvrir un nouveau cycle historique.

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Deux présages. Primo, en août 2016, Gabriel Nadeau-Dubois écrit dans L’Actualité comment il entend dépasser le «blocage québécois» : «Le Québec a besoin d’un grand ménage politique, et celui-ci ne pourra advenir qu’en s’appuyant sur une large mobilisation sociale. Nous n’avons pas à tout inventer : à plusieurs égards, l’impressionnante campagne de Bernie Sanders aux États-Unis nous donne des pistes à suivre.» Un mois plus tard, il lance avec plusieurs personnalités publiques une vaste campagne d’assemblées de cuisine et de tournées régionales pour aller à la rencontre des gens partout au Québec.

L’objectif est double. D’une part, il s’agit de susciter la participation citoyenne et d’échanger librement sur une série d’enjeux au-delà des appareils de partis. D’autre part, nous pouvons nous douter qu’il s’agit de préparer un saut politique pour une ou plusieurs personnes du collectif FQSP qui voudront passer à la prochaine étape, c’est-à-dire amener les multiples idées issues de cette consultation à l’intérieur des institutions. C’est le passage du moment «Faut qu’on se parle» au moment «Faut qu’on bouge».

C’est le passage du moment «Faut qu’on se parle» au moment «Faut qu’on bouge».

Deuxième présage : le 2 janvier 2017, Françoise David annonce qu’elle prendra peut-être sa retraite politique prochainement. «Amis journalistes, un peu de patience! Je clarifierai mes intentions pour 2018 sous peu!». Surgit évidemment la grande question : mais qui remplacera Mme David, et qu’adviendra-t-il de Québec solidaire? Tentons ici une hypothèse : la relève de 2012 est déjà en train de s’organiser pour renouveler la gauche et prendre d’assaut les institutions. Comment pourrait s’opérer ce changement de garde?

Quelles avenues pour la gauche?

Tout d’abord, il est possible d’envisager la création d’un nouveau parti politique, mais Gabriel Nadeau-Dubois et Aurélie Lanctôt ont évoqué à quelques reprises qu’ils excluaient cette option. Certes, FQSP aurait pu utiliser une stratégie analogue à Option citoyenne, qui avait fusionné avec l’Union des forces progressistes en 2006 pour donner naissance à Québec solidaire. Rappelons-nous aussi que François Legault lança la Coalition Avenir Québec en 2011 pour fusionner dix mois plus tard avec l’ADQ. Si cette stratégie a l’avantage de renouveler l’«image de marque» d’un véhicule politique par un nouveau nom qui pourrait modifier les perceptions du public et élargir ses bases d’appui, elle a l’inconvénient d’être plus compliquée et d’exiger des négociations coûteuses en termes de temps et d’énergie. Comme en politique le «timing» prime sur le «marketing», il va sans dire que la stratégie la plus probable compte tenu des circonstances et des échéances électorales de 2018 consiste à renouveler le leadership de Québec solidaire par une nouvelle équipe jeune et dynamique.

Or, pourquoi avoir fait un détour par FQSP au lieu d’investir directement ce parti? Parce que Québec solidaire aurait sans doute été incapable à lui seul d’attirer un si grand nombre de figures connues, d’organiser 174 assemblées de cuisines et de faire salle comble lors de 10 grands rassemblements publics dans toutes les régions du Québec, et ce en moins de quatre mois! Cela découle notamment de l’histoire et de l’image du parti, sympathique mais minoritaire, qui a certes réussi à unifier la gauche politique et à faire élire trois députés à l’Assemblée nationale, mais qui ne parvient pas encore à briser son «plafond de verre».

C’est ici qu’arrive Gabriel Nadeau-Dubois, qui pourrait amener avec lui de nouveaux visages pour sortir la gauche de sa zone de confort montréalaise. Cela ne se fera pas sans soulever un certain scepticisme et des suspicions de toutes sortes. Nous pouvons même anticiper deux genres de critiques. D’un côté, l’extrême gauche dénoncera ce nouveau «vedettariat» dont l’unique fonction serait de récupérer la contestation sociale de 2012 sur le plan électoral et parlementaire ; de l’autre, les chroniqueurs de droite dénigreront ce retour des «carrés rouges» dans l’arène politique, en caricaturant GND comme le «grand sauveur» de la gauche, un peu comme PKP l’avait été pour le PQ pendant une courte période.

Il y a fond de vérité dans ces deux critiques, mais elles ratent l’essentiel. Il est vrai que certaines personnes ont accumulé un important capital politique et médiatique depuis 2012, et qu’elles utiliseront leur visibilité dans l’espoir de réaliser les revendications des mouvements sociaux par la conquête du pouvoir d’État. Certains rêvent toujours d’une révolution totale comme d’un grand événement rédempteur, au lieu d’envisager la révolution comme un processus historique complexe, qui suppose une articulation des luttes sociales et politiques. En ce sens, le mythe d’une «grève sociale» semble encore plus éloigné que les réformes radicales d’une authentique social-démocratie du XXIe siècle.

Les plus critiques diront que l’alternative entre le culte d’une personnalité charismatique et la foi naïve en l’insurrection qui vient est un faux dilemme, et qu’il est possible d’imaginer d’autres avenues pour dépasser cette dichotomie. Nous pouvons certes garder certaines réticences face à la vision particulière de la gauche portée par ses nouveaux leaders, mais encore faut-il proposer des alternatives et les mettre en pratique dans cette nouvelle configuration historique. Qui plus est, la montée de la gauche sur le plan politico-médiatique pourrait même contribuer à dégager la voie pour des expérimentations démocratiques et d’autres formes d’action collectives, qui pourront à leur tour approfondir la transformation sociale sur d’autres fronts.

Par ailleurs, la droite triomphante a raison de craindre l’arrivée en force des «carrés rouges», armés d’une conscience critique, des techniques de mobilisation du syndicalisme de combat et d’une vision complexe de la société qui n’ont rien à envier à la médiocrité de nos élites politiques. Il n’est pas difficile d’imaginer que l’intelligence politique de GND, ses habiletés rhétoriques et la présence de nouvelles figures de FQSP seront une précieuse contribution pour transformer l’image et le discours Québec solidaire, qui pourrait alors passer du statut de conscience morale de l’Assemblée nationale à celui de véritable force politique, enracinée dans de multiples régions du Québec.

Évidemment, certains y verront un simple buzz médiatique qui ne parviendra pas à bousculer de manière significative la scène politique québécoise. Mais cette perspective sous-estime l’usure des libéraux, le faible enthousiasme soulevé par Lisée et Legault, bref la relative stagnation des trois partis dominants. Le blocage institutionnel du Québec est d’abord causé par l’absence d’une alternative politique digne de ce nom, capable d’ouvrir l’imagination collective et de mener la société à la prochaine étape de son développement historique. Jusqu’à maintenant, la gauche est apparue comme un ensemble de valeurs et d’attitudes, une bonne volonté portée par quelques figures prêchant pour la justice sociale. Mais elle n’est pas encore apparue comme un projet politique susceptible de gagner le cœur d’un peuple et les élections générales.

Renverser l’inertie et le statu quo

Le passage du «moment idéaliste» au «moment réaliste» de Québec solidaire sera en quelque sorte le «test» de la gauche québécoise, qui devra renverser l’inertie et le statu quo en faveur d’une aspiration commune pour l’émancipation. Il faudra transformer les idéaux d’égalité, de liberté et de solidarité en passions collectives, afin que l’indignation diffuse se traduise en changement politique. Cette grande métamorphose politique n’est pas inéluctable, mais elle devient possible. Évidemment, GND ne pourra accomplir ce «miracle» par lui-même ; les luttes pour la transformation sociale, l’émancipation nationale et la souveraineté des peuples, dont les Premières Nations constituent un exemple récent en matière de réveil politique, exigeront beaucoup plus que quelques nouveaux porte-paroles dans la sphère médiatique.

Au-delà des sympathiques assemblées de cuisine de FQSP, il faudra «une large mobilisation sociale», c’est-à-dire une ressaisie des initiatives locales, des luttes populaires et des comités citoyens qui devront agir sur plusieurs fronts. Il faudra occuper les espaces publics, les ondes et les institutions, contester l’ordre établi, proposer de nouveaux récits capables de capter les affects, et décoloniser nos imaginaires de l’insécurité économique, culturelle et existentielle qui paralyse le changement social.

Enfin, la «révolution québécoise» ne se déroulera pas sur les réseaux sociaux. C’est ce que rappelle Bernard Émond dans son dernier livre intitulé Camarade, ferme ton poste. Mais au-delà de la lecture, du silence et de la solitude nécessaires pour retrouver nos esprits hors de la cacophonie du monde virtuel, il faudra réapprendre à se voir, se toucher, se parler, rire et espérer. Il faudra se rencontrer, s’organiser, ramener l’art dans l’espace public, et mener des actions de terrain pour raviver la soif d’une émancipation sociale, culturelle et existentielle. Cette «nouvelle sensibilité» émancipatrice dont parle Marcuse dans son essai Vers la libération, est toujours présente parmi les braises de 2012. Mais encore faut-il que cette sensibilité s’incarne à plus large échelle, dans nos communautés, des espaces de vie, des territoires et des institutions à notre image, qui seront façonnées par nous. Peut-être alors, en retrouvant le sens de l’action politique vivante, nous pourrons articuler monde commun et pluralité, et rouvrir la marche de l’Histoire.

L'auteur de cette lettre ouverte, Jonathan Durand-Folco, est professeur à l'École d'innovation sociale de l'Université St-Paul.
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