7e anniversaire

Pourquoi commémorer le séisme en Haïti?

Des Haïtien-nes d'ici témoignent de ce qu'évoque cette journée particulière, et de la suite à envisager pour éviter une telle catastrophe.
François Léger-Savard

Sept ans se sont écoulés depuis que la terre a tremblé en Haïti, causant la mort de plus de 230 000 personnes le 12 janvier 2010. Alors que les blessures sont toujours aussi vives pour des milliers de victimes, trois figures de la communauté haïtienne à Montréal répondent à cette question : faut-il continuer à commémorer ce triste événement?

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Wadner Isidor enseignait le journalisme à Port-au-Prince lorsque les premières secousses se sont manifestées, à 16 h 54. Il a réussi à sortir in extremis du bâtiment avant qu’il ne s’effondre sur lui. Sept de ses étudiant-es ont péri sous les décombres. «C’était un cauchemar. Tout le monde était dans le déni, car on ne pouvait pas croire ce qui était arrivé. Dans la rue, j’entendais des gens qui criaient : "aidez-moi, aidez-moi". Il y en a qui appelaient Dieu», se souvient-il, encore ébranlé par les événements.

Les Américains commémorent le 11 septembre. [Comme pour nous], c’est dans un but de réflexion, pour nous rappeler ce qui s’est passé; cette catastrophe qui a enlevé 300 000 de nos concitoyen-nes.

Ce souvenir reste encore douloureux pour cet auteur et animateur à la Radio Centre-Ville, qui vit à Longueuil depuis maintenant six ans. Malgré la distance qui le sépare de son pays natal, il se fait un devoir de se souvenir, tant bien que mal. «Les Américains commémorent le 11 septembre. [Comme pour nous], c’est dans un but de réflexion, pour nous rappeler ce qui s’est passé; cette catastrophe qui a enlevé 300 000 de nos concitoyen-nes. C’est un événement qu’il ne faut pas oublier, car cette tradition pourrait servir de mise en garde pour les générations à venir. Nous devons nous rappeler les raisons pour lesquelles il y a eu autant de victimes pour agir en conséquence», soutient-il.

Wadner Isidor
Gracieuseté

M. Isidor est toutefois très fier d'un projet qui a pris naissance dans la capitale, au lendemain du drame : une nouvelle émission de radio consacrée à... la rigolothérapie! «Beaucoup de gens se sont révélés être des artistes après le séisme. On avait installé des tentes à l’extérieur de la station Caraïbes FM et on avait enregistré l’émission», raconte-t-il. Cette initiative lui sert encore d’exemple pour illustrer son peuple «qui est façonné à se résigner». «Les gens reprennent leurs activités et on retrouve le sourire et notre joie de vivre», dit-il, l’air serein.

Pour l’humoriste Dorothy Rhau, dont les parents sont d’origine haïtienne, il est indispensable de faire appel à notre mémoire collective afin de rendre hommage à toutes les victimes de ce drame. «Tristement, cette commémoration est maintenant inscrite dans le calendrier. Oui, c’est un pays fragile et ça a dévoilé aux yeux de tous qu’Haïti n’a pas été capable de se prendre en main. L’appareil politique n’est pas là [pour le faire]. Ça nous a démontré qu’on avait une faille profonde [même avant le séisme]», déplore celle qui s’est donné en spectacle en Haïti pour l’ancien président Michel Martelly en 2014.

Oui, c’est un pays fragile et ça a dévoilé aux yeux de tous qu’Haïti n’a pas été capable de se prendre en main. L’appareil politique n’est pas là [pour le faire].

Des leçons à tirer

Depuis le quartier Saint-Michel où elle vit et qui l’a vu grandir, Mme Rhau espère que le nouveau gouvernement haïtien aura la volonté de se relever. Et aussi de mieux se préparer pour faire face aux catastrophes naturelles, alors qu’une grande partie du pays a été ravagée par le passage de l’ouragan Matthew, en octobre dernier. «Le palais national n’a pas été reconstruit jusqu’à présent et pourtant, c’est un symbole fort du pays. On est fier de montrer notre côté patriotique, mais on doit avouer qu’on a un sérieux problème d’organisation», se désole-t-elle. «Il ne faut pas avoir peur d’en parler», renchérit l’humoriste, qui croit même que la commémoration pourrait devenir l’occasion d’avoir un vrai débat sur les besoins de la population.

Dorothy Rhau
Gracieuseté

S’il reconnaît aussi l’absence d’intervention de l’État haïtien à plusieurs niveaux, M. Isidor se désole que ce soit les malheurs du pays qui attirent davantage l’attention des médias. «C’est dommage qu’on expose toujours les mauvais côtés d’Haïti [comme le séisme]. C’est un pays fort culturellement, même s’il ne l’est pas au niveau économique. La richesse de notre musique, la cuisine, le carnaval de Port-au-Prince... il faut reconnaitre que c’est un pays qui produit beaucoup d’intellectuels aussi», mentionne-t-il. L’auteur prend soin d’ajouter que beaucoup d’efforts ont été faits pour que la Perle des Antilles redevienne une destination touristique de choix.

La volonté d’avancer

L’engagement des nombreux Québécois-es d’origine haïtienne pour la reconstruction du pays est au cœur du nouveau documentaire de Will Prosper, militant engagé pour la communauté de Montréal-Nord. Pour réaliser Aller simple Haïti, il est parti retrouver ses racines pour aller à la rencontre de ces acteurs de changement.

ll y a toujours eu un paquet de problèmes politiques, même avant le séisme et il y avait déjà une catastrophe politique.

La commémoration est un geste important pour le réalisateur, car elle permet de saisir toute l’ampleur des défis auxquels les gens ont dû faire face depuis la tragédie. «ll y a toujours eu un paquet de problèmes politiques, même avant le séisme et il y avait déjà une catastrophe politique. On se demande qu’est-ce qui aurait pu être fait pour aider le pays», réfléchit-il.

Will Prosper
François Léger-Savard

M. Prosper n’hésite pas à pointer du doigt l’inefficacité de certaines ONG en Haïti. «Certaines arrivent avec des idées toutes faites et préconçues. Elles ne tiennent pas compte de la réalité des gens sur le terrain. Les responsables des ONG ne gagnent pas le même salaire que les Haïtien-nes et elles contribuent à augmenter le coût de la vie. Il faut arriver à consulter les gens et à les impliquer directement», considère le réalisateur, dont le but est de brosser un portrait plus juste du pays.

Jour de deuil en Haïti

La date du 12 janvier est désormais déclarée en Haïti comme la «Journée nationale de réflexion et de sensibilisation sur la vulnérabilité d’Haïti face aux risques et désastres».

Aujourd’hui, le drapeau sera mis en berne, les discothèques resteront fermées et les stations de radio et de télévision sont invitées à programmer des émissions et de la musique de circonstance, peut-on lire dans un communiqué de presse de la Primature haïtienne.

Le documentaire Aller simple Haïti sera diffusé le 15 janvier à 21 h, en reprise le 17 janvier à 23 h et le 20 janvier à 15 h sur Canal D.
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